10 juin 2025
Lundi 9 juin, à l’issue de la première journée de la conférence des Nations Unies sur l’océan, le Président de la République Emmanuel Macron a tenu une conférence de presse qui laisse pantois. Entre phrases assassines, contre-vérités, mépris des faits et refus de reconnaître l’existence même d’une flotte de pêche industrielle en France, nous avons eu le droit à une plongée dans la réalité alternative élyséenne.
Une séquence qui devrait alerter chacun et chacune d’entre nous : l’homme qui préside à la destinée du pays vit dans une réalité alternative où la grande pêche industrielle, qui représente moins de 4% de la flotte française, qui débarque la moitié des captures françaises, qui s’accapare la moitié des subventions publiques sur le gasoil et qui contrôle le Comité national des pêches, n’existe pas.
Pis encore, affichant un mépris absolu pour les conclusions des scientifiques et les recommandations internationales qui nous commandent d’interdire sans plus attendre les techniques de pêche destructrices comme le chalutage dans les zones désignées pour la conservation des écosystèmes, le Président a affirmé droit dans les yeux des journalistes qui souhaitaient comprendre pourquoi ses annonces des derniers jours provoquaient le désarroi le plus total de BLOOM que “on adore se flageller nous-mêmes”, et que “on est même des vrais bons élèves”.
Florilège de cette conférence de presse en forme de requiem pour la nature.
Le Président de la République vit dans une réalité alternative et demeure hermétique à toute critique et remise en cause. Que les scientifiques prennent la plume depuis un an pour alerter sur “la défiance grandissante qui s’installe dans la communauté scientifique vis-à-vis du pouvoir politique” importe peu. Que nous alertions sur des annonces trompeuses qui laissent le champ libre à la pêche industrielle au détriment de l’océan, du climat et de l’avenir des pêcheurs français importe peu : “ Moi, je suis convaincu du chemin qu’on mène”, concluait Emmanuel Macron en réponse à un journaliste soulignant le hiatus entre l’assurance élyséenne d’une conférence présentée comme “un succès” et des ONG et scientifiques prédisant un naufrage diplomatique d’ampleur.
Au diable les études scientifiques au long cours qui alertent sur la concurrence déloyale entre petite pêche et pêche industrielle. Au diable les études des économistes et sociologues qui décrivent un secteur fondé sur un modèle inique de répartition des quotas et des subventions. Au diable les appels de détresse de petits pêcheurs côtiers au bord de la faillite après avoir vu les eaux de la Manche se vider face aux assauts des méga-chalutiers et navires destructeurs. Au diable les enquêtes des journalistes d’investigation et les films des plus grands documentaristes du 20ème et 21ème siècle.
A tous ceux-là, le Président rétorque, contre toute évidence, que les pêcheurs forment un bloc uni et homogène. A tous ceux-là, le Président explique que la pêche industrielle française n’existe pas. A tous ceux-là, le Président répond : “Depuis huit ans, j’ai une méthode assez simple, c’est que je ne fais jamais rien contre les pêcheurs”.
Chacun ici comprendra que le Président ne fera donc jamais rien contre les chalutiers. Quitte à ce que cela précipite la ruine de toute la petite pêche côtière. Face à un aveuglement aussi forcené, les espoirs sont vains.
L’UNOC sera donc bien un naufrage diplomatique, où tous les espoirs de la jeunesse pour un océan vivant, un climat stable, et une transition juste de l’économie, auront été enterrés.
“On a un grand bateau qui fait de la transformation, l’Émeraude, je ne me trompe pas en le citant. C’est le seul grand bateau de la flottille française qui vraiment fait de la découpe et de la transformation. Mais on n’a pas une flottille industrielle, et nous, on respecte parfaitement les règles de la pêche.”
Bénéficiant d’une politique publique taillée sur mesure, les navires de plus de 25 mètres, qui représentent moins de 4% de la flotte française, débarquent la moitié des captures et captent la moitié de la détaxe gasoil de tout le secteur. Ces navires de plus de 25 mètres pratiquent diverses activités :
Les entreprises citées sont toutes sous capitaux néerlandais, comme nous l’avons révélé dans l’étude sur les Big Five. Le reporter Charles Villa a également enquêté sur cette omerta autour de la puissance de cette industrie dans son documentaire visionné près d’un million de fois. En 2024, le journaliste d’investigation Jean-Pierre Canet avait enquêté sur l’imposture des aires marines protégées françaises livrées à la merci de la grande pêche industrielle. BLOOM a également enquêté sur le terrain et braqué les projecteurs sur les navires usines de plus de 100 mètres, tels que le Zeeland, pêcher dans les Bancs des Flandres, une aire marine protégée proche de Dunkerque.
“Mais donc la France aujourd’hui, pour ses zones économiques exclusives, respecte ses engagements internationaux. Nous sommes au-delà des 30 % de protection et au-delà des 10 % de protection forte. (…) Donc la France fait partie des meilleurs élèves. Il n’y a pas de meilleurs élèves que nous en Europe aujourd’hui, compte tenu de notre zone”.
La France ne respecte aucunement les recommandations scientifiques et objectifs internationaux et européens. L’Union européenne s’est fixée l’objectif de protéger 30% de ses eaux, dont un tiers sous protection stricte. Selon l’UICN, les aires marines protégées doivent exclure toutes les techniques de pêche destructrices comme le chalutage, ainsi que l’ensemble des activités et infrastructures industrielles.
Le gouvernement se targue d’atteindre 33% d’aires marines dites “protégées”. Mais, en France métropolitaine, ce sont moins de 0,1% de nos eaux qui sont réellement protégées selon les critères scientifiques internationaux. La France a ainsi l’aire marine dite « protégée » la plus chalutée d’Europe, le talus du Golfe de Gascogne. En 2024, plus de 300 000 heures de chalutage ont eu lieu dans nos aires “protégées”, représentant 40% du temps de la pêche au chalut en France, dans des zones qui devraient être des sanctuaires pour la biodiversité et la pêche artisanale. Et depuis le 1er janvier 2025, ce sont 43 400 km2 de fonds marins qui ont été détruits par des chalutiers de fond dans les aires marines prétendument “protégées” de France métropolitaine.
A l’inverse, d’autres pays européens mettent en œuvre une véritable politique de protection, à l’instar du Royaume-Uni, qui a déjà interdit le chalutage de fond et les techniques de pêche qui raclent les fonds marins dans un quart de ses aires marines protégées, et qui vient d’annoncer à l’UNOC interdire le chalutage de fond dans 30 000 km2 d’aires marines protégées, protégeant ainsi la moitié des aires marines protégées anglaises de cette technique de pêche destructrice.
Mais la France ne pêche pas seulement par inaction. Elle utilise son pouvoir diplomatique pour détruire toute ambition européenne et internationale en la matière. En 2022, déjà, la France avait torpillé les négociations internationales de la COP15 en s’assurant que le mandat de négociation de l’UE ne mentionnerait pas l’objectif de 10% de “protection stricte”, et ne mentionnerait pas que les techniques de pêche destructrices doivent être interdites dans toutes les aires protégées. Cerise sur le gâteau, lorsque le Royaume-Uni annonçait interdire le chalutage de fond dans certaines zones de ses aires protégées, le gouvernement avait menacé les britanniques de “mesures de rétorsion”, avant de pousser la Commission européenne à engager une procédure d’arbitrage international à la Cour permanente d’arbitrage de La Haye pour contraindre nos voisins d’outre-manche à revenir sur les progrès réalisés pour protéger le milieu marin.
Un pouvoir de nuisance désormais sans borne, la France étant parvenue à détruire l’ambition affichée dans le “Plan d’action européen pour l’océan” de février 2023 en poussant la Commission européenne à adopter la notion de “protection au cas par cas” dans le “Pacte européen pour les océans” publié par la Commission en amont de l’UNOC.
“Enfin, je veux ici dire que la France a pris pour elle-même des engagements pour nos propres aires marines protégées. Les décisions prises par la Polynésie nous mettent très largement au-delà de ce chiffre, et donc nous faisons partie des pays qui sont les plus protecteurs en aires marines protégées. (…) Nous sommes désormais aussi en protection forte, à 14 %, l’objectif est de 10 %.”
À l’UNOC, la France se targue de passer de 4% à 14% de “protection forte” dans nos eaux. Ce faisant, elle s’approprie le fruit du travail sérieux mené en Polynésie depuis plus de dix ans par le gouvernement polynésien, les acteurs locaux, l’initiative Pew Bertarelli, l’OFB etc.
En s’attribuant la primeur de l’annonce de la Polynésie, Emmanuel Macron a souhaité braquer les projecteurs sur les territoires ultramarins afin de détourner le regard des eaux métropolitaines, dans lesquelles moins de 0,1% de nos eaux sont effectivement protégées.
Pourtant, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES) est formelle : « Pour préserver la biodiversité, il est important d’étendre et de gérer efficacement le réseau actuel d’aires protégées (…) Ceci implique de planifier des réseaux écologiquement représentatifs d’aires protégées interconnectées afin de couvrir les zones clés pour la biodiversité ». Un objectif également inscrit par l’Union européenne en 2020 dans sa Stratégie en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 : “des efforts doivent être fournis au niveau mondial, et l’Union elle-même doit faire davantage et mieux en faveur de la nature et établir un réseau transeuropéen de la nature véritablement cohérent”.
L’enjeu n’est donc pas simplement de dépasser les cibles de 30% d’aires protégées et de 10% de protection stricte grâce aux territoires ultramarins, mais bien d’atteindre 30% d’aires protégées, dont un tiers sous protection stricte, sur chaque façade maritime et chaque bassin maritime ultramarin. Le Secrétaire général des Nations unies rappelait ainsi en ouverture de l’UNOC que l’objectif établi à Montréal lors de la COP15 était bien de préserver 30% des zones côtières d’ici 2030. Dans cette perspective, les scientifiques sont nombreux à évoquer la possibilité de créer un réseau interconnecté de petites aires marines protégées pour protéger sa biodiversité dans toute sa diversité et toutes ses formes.
09 juin 2025
Aucune nouvelle annonce par rapport à la communication officielle du gouvernement ce week-end : le Président de la République braque les projecteurs sur la Polynésie et le traité sur la haute mer pour masquer l’escroquerie environnementale des annonces concernant la métropole.
09 juin 2025
Avant même l’ouverture officielle le 9 juin de la troisième conférence des Nations Unies sur l’océan, le Président de la République Emmanuel Macron a déjà pris la parole à trois reprises, entre les 7 et 8 juin, pour faire des annonces présentées comme « importantes » et « concrètes, préparées avec les associations » (1). Il aura fallu attendre la diffusion du dossier de presse produit par le Ministère de la transition écologique dans la soirée du 8 juin pour comprendre que les aires marines dites « protégées » dans lesquelles le chalutage de fond serait interdit passeraient de 0,1% à soi-disant 4% des eaux métropolitaines, selon la communication officielle. Mais en procédant à l’analyse détaillée des cartes fournies dans le dossier de presse intitulé « Protéger la biodiversité marine », BLOOM a découvert le pot-aux-roses : les 4% de nouvelles aires marines supposées être « fortement » protégées d’ici fin 2026 et dans lesquelles le chalutage de fond serait interdit, se trouvent… dans des zones dans lesquelles le chalutage de fond est déjà interdit !
08 juin 2025
Aujourd’hui, la France accueille le sommet des Nations unies pour l’océan, fruit de trois années de mobilisation de l’appareil diplomatique français. Après l’adoption en décembre 2022 de l’accord de Kunming-Montréal établissant un objectif de 30 % de protection de l’océan, cette conférence doit marquer un tournant pour la protection de l’océan. En tant que première puissance maritime européenne, deuxième puissance maritime mondiale et pays hôte de ce sommet historique, la France est sous le feu des projecteurs.