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05 mars 2026

Surpêche : les poissons vont mal, très mal

En France, depuis 2017 et malgré les mesures de gestion préconisées par l’Union européenne (UE), la santé des populations de poissons est mauvaise : au moins un tiers des poissons débarqués par les navires français est issu de stocks surpêchés ou effondrés. Dans un contexte accentué par le changement climatique, et pour la première fois, une note de l’IFREMER (1) remet en cause le cadre productiviste de la gestion des pêches. Cet appel à la précaution restera cependant vain sans une action forte de la part des autorités publiques pour mettre fin aux méthodes de pêche destructrices qui annihilent le vivant et les pêcheurs artisans. 

50% des populations de poissons en mauvais état ou non évaluées, le maquereau est effondré.

Chaque année, l’IFREMER publie son évaluation de l’état des populations de poissons pêchés par la flotte de pêche française, soit “le statut d’exploitation des populations d’animaux marins commercialisées — les “stocks halieutiques” — en Atlantique, en Méditerranée et dans les Outre-Mer. En somme c’est un bilan de santé des populations marines exploitées par les Français.es mais qui omet l’état de santé de leurs habitats ou la manière dont elles sont pêchées. Selon l’IFREMER, ce bilan “reflète en réalité largement la situation des “stocks” à l’échelle européenne”. 

L’évaluation réalisée en 2025, portant sur les données 2024 et publiée le 3 mars 2026 montre que la surpêche est loin, très loin d’avoir disparu : les Etats membres pêchant dans les eaux européennes, dont la France, n’ont pas réussi à respecter les objectifs de la Politique Commune des Pêches qui visaient la fin de la surpêche en 2020. Un échec, donc, pour la 4ème année consécutive. Pire, la situation montre tous les signes futurs d’une dégradation de la santé des populations de poissons sous l’effet du changement climatique et du blanc-seing donné aux méthodes de pêche destructrices.  

Selon les chercheurs de l’IFREMER (2), en 2024 : 

  • 50% des volumes de poissons ne proviennent pas d’une pêche « bien gérée » selon les critères de l’UE : 33% des volumes de poissons sont surpêchés ou effondrés, 18% sont non évalués ou non classifiés. 
  • Seuls 41% des volumes sont considérés en “bon état”, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont pêchés de la manière la plus vertueuse.  
  • Certaines populations de poissons ont vu leur état se dégrader nettement entre 2023 et 2024. C’est notamment le cas :  
  • Du maquereau de l’Atlantique, dont l’état est passé de “surpêché et dégradé” à “effondré”. BLOOM alerte sur la responsabilité de la pêche industrielle dans la surpêche de ce stock. A ce jour la moitié du quota de maquereau français est octroyée à deux navires usines de France Pélagique, le Prins Bernhard (88 mètres) et le Scombrus (81 mètres) dont 100% des prises part à l’export, en majorité sur les marchés africains et asiatiques, ne contribuant aucunement à l’assiette des Français.es. 
  • Du cabillaud arctique et de l’églefin de Mer Celtique passés de “surpêchés” à “surpêchés et dégradés” attestant de la diminution de l’abondance de ces populations.  

La France et les autres grands pays de pêche de l’UE sont incapables de répondre aux exigences en matière de surpêche.

Même si, entre 2008 et 2017 la dynamique de l’état des stocks a plutôt été à l’amélioration (avec une augmentation sur la période des stocks  “en bon état” ) la situation stagne depuis, voire empire à certains endroits comme en Méditerranée. La nouvelle analyse confirme que la France — et l’UE de manière plus générale — n’a toujours pas réussi à atteindre les objectifs européens, qui prévoyaient qu’en 2020, 100% des stocks pêchés auraient dû être “exploités durablement”, c’est-à-dire gérés au “Rendement Maximum Durable” (RMD) (3). 

L’intégration de cette norme dans la Politique Commune des Pêches en 2013 a été permise par la mobilisation des scientifiques et des ONG et vise à mieux encadrer l’exploitation des poissons. Le calcul du RMD est nécessaire pour fixer les “totaux admissibles de captures” (TACs) et quotas, plafonnant ainsi les captures possibles. Toutefois, l’atteinte du RMD n’est pas synonyme de “bon état écologique”, puisque le RMD fait référence à la plus grande capture qui peut être prélevée sur un stock de poissons à long terme sans en provoquer le futur déclin. Ainsi, ce que la plupart des acteurs appellent aujourd’hui la “pêche durable” est en réalité un mode de gestion ayant pour but d’exploiter les stocks à la limite de leur surexploitation, mais cette norme est de plus en plus présentée comme un seuil à ne surtout pas dépasser, plutôt qu’un objectif à atteindre coûte que coûte. 

Un appel salutaire au principe de précaution et à une baisse des captures…

C’est en somme le message des scientifiques de l’Ifremer aussi, qui, face à l’urgence de préserver l’ensemble des populations de poissons, proposent désormais de “considérer le RMD actuel comme une limite plutôt que comme une cible” et “de viser des niveaux d’exploitation un peu plus faibles”, soit d’acter enfin la nécessité de pêcher moins. 

Cette recommandation n’est pas sans faire écho aux nombreuses alertes et recommandations émises par BLOOM au sujet de la norme de gestion des pêches. Bien que le RMD soit le premier indicateur de gestion des pêches qui ait permis un début de diminution de la surexploitation, de nombreux scientifiques (4) appellent à ce que le RMD soit un seuil maximum. Comme le rappelait le spécialiste des pêches Daniel Pauly en 2020 le RMD n’a pas besoin d’épitaphe”, et son existence mérite d’être reconnue, mais le RMD a été maltraité(5) : il ne doit pas être une cible mais bien une limite dont il ne faut surtout pas se rapprocher.  

… qui restera lettre morte sans une incitation à pêcher mieux et à mettre fin aux pratiques destructrices.

En ce sens, il ne saurait y avoir d’appel à la précaution sans une remise en cause en profondeur du système de pêche actuel et des engins utilisés, sujet essentiel que l’IFREMER n’aborde pas dans son bilan publié le 3 mars 2026. En somme l’IFREMER appelle à pêcher moins, mais pas…à pêcher mieux. Or, il va sans dire que la responsabilité des différentes techniques de pêche dans la mortalité des poissons est variable. En France, la pêche industrielle est la première responsable de la surpêche. 

 A volumes de poissons équivalents, les chalutiers et senneurs industriels surpêchent en moyenne deux fois plus que la petite pêche côtière (6). Ils exercent une pression forte sur les poissons qui ne sont pas encore sexuellement matures (les juvéniles) : environ 1 juvénile sur 2 pêché en France provient d’un chalutier ou d’un senneur (7). Or, moins on laisse de jeunes poissons dans l’eau, moins ces derniers ont l’opportunité de contribuer à regénérer leur population. 

C’est sans compter l’impact que les chalutiers et senneurs industriels ont sur l’économie et l’emploi. En moyenne ces derniers emploient six fois moins que la petite pêche côtière, créent quatre fois moins de valeur ajoutée, et sont cinq fois moins rentables (8). 

Ces pratiques de pêche, énergivores et déficitaire sont condamnées : les captures des chalutiers sont d’ailleurs en berne depuis des années (9). Cette tendance se voit reflétée à l’échelle de la flottille : selon l’IFREMER 306 000 tonnes de poissons ont été débarquées par la pêche française en 2024 contre 453 000 tonnes en 2000. Cette diminution ne constitue en rien une surprise : depuis un pic historique en 1968 (10) les captures françaises diminuent continuellement, alors que la puissance de flotte, elle, a augmenté (11) : en somme, on utilise des navires plus puissants qu’en 1950 pour ramener … moins de poissons. En parallèle l’abondance des poissons dans le Golfe de Gascogne ou la Mer Celtique a été divisée par 6 depuis 1950 (12). La transition des pêches a donc 59 ans de retard. Autant d’années qui auraient pu éviter à la pêche artisanale de s’effondrer au profit de la pêche industrielle. 

Cette situation ubuesque nous rappelle que :  

  1. Sans lutte contre la surpêche, la France et l’Europe ne pourront assurer des niveaux de production leur permettant d’être souveraines en matière de pêche. L’argument des industriels de la pêche justifiant la présence de méga-chalutiers dans nos eaux pour contribuer à la sécurité alimentaire ne tient plus, encore moins quand on sait que des armements industriels comme France Pélagique envoient 100% de leurs prises à l’export (13). 
  2. La diminution des captures doit concerner en premier lieu les navires industriels les plus destructeurs : la moitié des poissons des poissons débarqués provient de 3% de la flotte (des chalutiers et senneurs industriels) ! 
  3. Il ne peut y avoir de lutte contre la surpêche sans une transition véritablement durable des pêches basée sur le remplacement des chalutiers de fond par des techniques plus sélectives, la fin des subventions qui maintiennent à flot des techniques déficitaires et délétères pour le climat et le vivant, et une protection véritablement efficace de nos eaux, pour un océan et des écosystèmes en bonne santé.

Dans un contexte d’urgence climatique, il va sans dire que nous n’avons pas de meilleurs alliés qu’eux. 


Pour aller plus loin sur les résultats et les tendances : 

Des résultats potentiellement trop optimistes : une réévaluation des données pour 2024.

Au-delà des chiffres qui témoignent de l’incapacité de la France, entre autres, à réduire véritablement la surpêche, il existe un risque fort que la présente évaluation de l’IFREMER soit, malgré des résultats déjà mauvais, en réalité trop optimiste.  

La présente évaluation en sus d’analyser les chiffres de 2024 révise les données de 2023 : le dernier bilan de l’IFREMER publié en 2025 avait indiqué qu’en 2023, 58% des volumes étaient issus de populations exploitées au RMD, avant de réviser ce chiffre à 44%. À titre d’exemple, le hareng de Manche Est –Mer du Nord qui était initialement évalué en « bon état » a été finalement révisé en “surpêché” et la sardine du Golfe de Gascogne, initialement évaluée à « reconstituable » a été révisée en “effondrée”. 

L’optimisme des évaluations en matière de surpêche avait déjà été pointé dans une étude publiée dans la revue Science en août 2024. Selon les auteurs, on observe un décalage entre les estimations passées et les évaluations ultérieures concernant l’état des populations de poissons. En d’autres termes : à l’échelle mondiale l’état des stocks est évalué de manière excessivement positive, ce qui a pour conséquence d’aggraver le problème de la surpêche. 

Une dynamique alarmante pour la Méditerranée et des tendances générales pessimistes pour les eaux européennes sous l’effet du changement climatique.

Au-delà des résultats pour l’année 2024 et la révision de chiffres de 2023, l’évaluation de l’IFREMER analyse les “tendances” pour la santé des populations de poissons : les résultats sont pessimistes.  

En 2024, de manière générale, seuls 8% des débarquements sont issus de stocks pour lesquels la tendance est à l’amélioration. 39% sont issus de stocks pour lesquels la tendance est à la dégradation. 53% des débarquements sont issus de stocks pour lesquels l’évolution de la tendance ne peut être évaluée. 

L’analyse des différentes géographies françaises montre qu’en Méditerranée la situation reste catastrophique avec une tendance forte à la diminution en volume des populations de poissons dites “en bon état”. Dans les Outre-Mer, depuis 2013, la situation des populations en surpêche se dégrade, avec une diminution des niveaux d’abondance des populations de poissons. Par ailleurs, ces résultats prennent en compte uniquement les débarquements des pêches côtières dans les Outre-Mer. 

Les scientifiques de l’IFREMER tirent la sonnette d’alarme : en France, sous l’effet du changement climatique les abondances de poissons vont diminuer. Ils alertent également sur “la vulnérabilité des populations de poissons et la nécessité d’intégrer la variabilité environnementale dans les modèles biologiques et les stratégies de gestion”.

Contact : Frédéric Le Manach, Léna Fréjaville 


Notes

(1) https://www.ifremer.fr/fr

(2)Vermard, Y et al. (2026). Bilan 2025 du statut des ressources halieutiques débarquées par la pêche française en 2024 – Hexagone et Outre-mer. https://archimer.ifremer.fr/doc/01012/112398/  

(3) règlement (UE) n° 1380/2013 

(4) Dont Gascuel 2019 et 2023, Roberts et al. 2024, et Pauly et Froese 2021. 

(5) Daniel Pauly, Rainer Froese, MSY needs no epitaph—but it was abused, ICES Journal of Marine Science, Volume 78, Issue 6, September 2021, Pages 2204–2210,  https://doi.org/10.1093/icesjms/fsaa224

(6) QUEMPER Florian, LEVREL Harold, MOUILLARD Romain, GASCUEL Didier. 2025. Evaluation des performances environnementales, économiques et sociales des flottilles de pêche : Bilan France. Rapport du programme TransiPêche : Scénarios de transition écologique et sociale des pêches françaises. Les publications du Pôle halieutique, mer et littoral de L’Institut, Agro n° 56

(7) Idem

(8) Ibid

(9) Selon les données du CSTEP en dans l’Atlantique Nord Est entre 2008 et 2023 les débarquements des chalutiers et senneurs de fonds français ont diminué de 33% et les débarquements des chalutiers et senneurs pélagiques français de 13%.

(10) données FAO 

(11) En France, la puissance motrice totale de la flotte de pêche explose : elle est multipliée par six entre 1950 et 1990, passant d’environ 200 000 kW à près de 1 200 000 kW . Source : Benoit Mesnil, Public-aided crises in the French fishing sector,Ocean & Coastal Management, Volume 51, Issue 10, 2008, Pages 689-700, ISSN 0964-5691 

(12) Guénette et Gascuel 2012, Ocean & Coastal Management.

(13) Sur son site France pélagique indique 100% des ventes de France Pélagique sont réalisées à l’export, principalement sur les marchés africains et asiatiques, et contribuent ainsi positivement à la balance commerciale de la France”.


Source image : Ifremer

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