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17 novembre 2025

BLOOM publie le premier bilan des émissions carbone de la pêche française

Pour la première fois, BLOOM dévoile le bilan des émissions de gaz à effet de serre, ou “bilan carbone de la pêche française”, réalisé avec le Shift Project comme partenaire technique. Le présent rapport, rédigé par BLOOM, tire les principaux enseignements de ce travail inédit.

La pêche française émet en une année 1,1 million de tonnes de CO, soit l’équivalent de la filière des poules pondeuses (production d’œufs), et sept fois plus de gaz à effet de serre (GES) que la filière des légumes secs (les protéagineux). C’est également un ordre de grandeur voisin des émissions du trafic aérien intérieur en France métropolitaine en 2023, estimées à 1,6 million de tonnes de CO₂. Ce résultat à l’échelle du secteur cache une hétérogénéité forte : les émissions fluctuent fortement en fonction des techniques et des modèles de pêche utilisés pour ramener les poissons, mollusques et crustacés qui emplissent nos assiettes.

Le premier exercice à analyser la contribution carbone des flottes de pêche françaises

Ce travail unique a nécessité, pour l’ensemble de la flotte de pêche française en 2022, l’analyse des émissions de gaz à effet de serre liées à toute la partie productive du secteur en amont (opérations de pêche) : la consommation de carburant, à la fabrication et la fin de vie des navires et des engins, à l’achat de consommables, aux fuites de gaz frigorigènes, à la consommation d’électricité ainsi qu’aux déplacements et à l’alimentation des marins. Le bilan carbone du secteur de la pêche exclut donc la transformation et la distribution des ressources pêchées en mer. Pour la première fois, les quantités de CO qui sont libérées suite à la perturbation des fonds par les engins de pêche ou qui n’ont pas pu être stockées en raison de l’extraction des animaux marins, ont été estimées dans le cadre d’un bilan carbone. Ce faisant, l’exercice dépasse une approche purement énergétique où seules les émissions liées à la consommation d’énergie sont évaluées. A l’heure où sept des neuf limites planétaires sont déjà dépassées, prendre en compte les impacts d’une pêche intensive sur la libération du carbone océanique nous a semblé être la seule option raisonnable et responsable.   

Les résultats du bilan carbone, qui ont fait l’objet d’une consultation auprès des professionnels du secteur et ont bénéficié de la relecture d’une dizaine de chercheurs, mettent en lumière la responsabilité du chalutage de fond d’une part, et des modèles industriels d’autre part, dans les émissions de COde la flotte française. Un chiffre ressort : 39 chalutiers (de fond et pélagiques) et senneurs (pélagiques) de plus de 40 mètres, soit 1% de la flotte française, émettent 29% des émissions de GES du secteur. 

À l’heure où chaque dixième de degré évité compte pour assurer la survie de notre espèce et le maintien de l’habitabilité de la planète, la conclusion est simple : il est devenu urgent de planifier la transition du secteur de la pêche vers des pratiques vertueuses et un modèle économique juste : sobre en énergie, garant de l’intégrité des écosystèmes, pourvoyeur d’emplois et de poissons de qualité.

Le chalutage de fond accablé par son empreinte carbone

Le premier enseignement de ce travail montre que le chalutage (chalutiers et senneurs, toutes tailles confondues) est la pratique de pêche la plus émettrice de la flotte. 73% des émissions de GES de la flotte de pêche française (832 kt de COe) proviennent du chalutage alors que les navires qui le pratiquent représentent 14% de la flotte, 39% des emplois, 62% des volumes mais seulement 54% de la valeur économique débarquée (ce qui indique aussi que ces navires valorisent mal leur production).  

Les navires pratiquant le chalutage de fond, en particulier, sont les champions des émissions carbone, en absolu comme en relatif (c’est-à-dire en volumes absolus d’émissions comme lorsque celles-ci sont rapportées au kilo pêché). Au moins 46% des émissions de CO de la pêche proviennent de 583 chalutiers de fond (11% de la flotte). C’est l’équivalent de 530 000 tonnes de COe, soit les émissions totales de la communauté d’agglomération de Cannes. Si on rapporte leurs émissions au kilo débarqué, c’est 1,7 fois plus d’émissions que les navires utilisant des casiers, lignes et filets ! La consommation de carburant est le principal poste d’émissions des chalutiers de fond.  

Pourtant, ces bateaux sont aussi ceux qui captent le plus de subventions publiques. La pêche bénéficie d’une exemption de taxe sur la consommation des produits énergétiques, mesure pensée initialement pour réduire les émissions de CO de certains secteurs à l’exception de quelques-uns. De fait, cette exemption bénéficie principalement à ceux qui consomment le plus de carburant : les chalutiers de fond. Par kilo pêché, ils sont en moyenne trois fois plus subventionnés que la pêche utilisant des casiers, lignes et filets. Cette exemption qui concerne également l’aviation, date de 2003. Elle est dangereusement inadaptée à un monde qui s’est déjà réchauffé de 1,5 degrés par rapport à l’ère préindustrielle.   

L’analyse de la littérature existante sur l’impact des chalutiers de fond indique que ces derniers seraient par ailleurs responsables de la perturbation du cycle du carbone sédimentaire en délogeant le carbone stocké, parfois depuis des milliers d’années, dans les fonds marins. Nous avons calculé les émissions potentielles dues au carbone libéré par ces chalutiers de fond selon trois hypothèses issues de la littérature : d’après l’estimation la plus fiable, ces émissions représenteraient 8% des émissions de la pêche, et jusqu’à 44% selon l’estimation la moins conservatrice. Quelle que soit l’hypothèse retenue, la perturbation du cycle du carbone sédimentaire pourrait être la seconde source d’émissions de la flotte française.   

Si le débat scientifique se poursuit quant au niveau exact d’émissions que ces perturbations produisent et à leurs effets sur le climat -c’est pour cette raison que nous préférons traiter cette question à part dans notre bilan- le sujet ne peut toutefois plus être ignoré. Le principe de précaution est la seule voie raisonnable. Par ailleurs, il existe un consensus scientifique sur l’altération durable et potentiellement définitive de la nature du fond marin par le chalutage de fond. En France, le passage répété des chalutiers est responsable chaque année de l’abrasion des fonds sur une surface équivalente à la France, la Belgique et la Suisse réunies, ce qui fait du chalutage un facteur majeur de l’appauvrissement global de l’océan et de sa perte de productivité biologique. Remplacer les techniques de pêche les plus émettrices et les plus impactantes pour l’environnement et l’économie est un impératif social, économique, environnemental et climatique.

Enfin, ces travaux doivent servir à faire évoluer les méthodologies de comptabilisation des émissions carbone. Dans la méthodologie officielle actuelle du Bilan Carbone, les forêts, prairies et terres agricoles sont rigoureusement suivies et comptabilisées tandis que “l’utilisation des fonds ou des écosystèmes marins” et les perturbations qu’ils subissent via la pêche de fond, n’y figurent pas.

Émettre plus pour pêcher plus : la responsabilité écrasante des chalutiers et senneurs industriels dans le bilan carbone du secteur

Le bilan carbone nous éclaire également sur l’écart abyssal qui existe entre les émissions des navires industriels de plus de 24 mètres et celles du reste de la flotte. Les navires de plus de 24 mètres émettent 49% des émissions alors qu’ils ne représentent que 3,7% de la flotte. A l’inverse, les plus petits navires (moins de 12 mètres) pratiquant la pêche aux arts dormants (casiers, lignes, filets) qui composent 73% de la flotte française sont responsables de 14% des émissions du secteur. Comme évoqué plus haut, le diable se cache dans les détails : 39 chalutiers (de fond et pélagiques) et senneurs (pélagiques) de plus de 40 mètres, soit 1% de la flotte française, émettent 29% des émissions de GES du secteur ! Ces navires ramènent à quai des centaines de tonnes de thon tropical, pêché loin de nos côtes, ainsi que du « poisson bleu », des espèces pélagiques comme le merlan, qui finiront en boîtes pour les premiers, ou dans des « produits » ultra-transformés comme le surimi pour les seconds. Par marin à bord, les navires industriels de plus de 40 mètres émettent 7,5 fois plus que la petite pêche côtière.

Que s’est-il passé pour en arriver là ? Le modèle de production industrielle implique que les navires, pour pêcher toujours plus et plus loin, embarquent des machines pour construire une chaîne du froid pour la conservation des captures (voire pour leur transformation à bord), utilisent des filets toujours plus grands, déploient des dispositifs pour agréger le poisson, utilisent parfois des navires de soutien dans l’unique but de déployer encore plus de pièges pour attraper les poissons, voire envoient des équipages par avion jusqu’aux ports lointains des Seychelles, d’Ecosse ou de Norvège. Ce modèle productiviste industriel nécessite intrinsèquement une grande consommation d’énergie. Comme d’autres secteurs extractifs dont l’essor est avant tout lié à une dépendance aux énergies fossiles, ce qui a fait la réussite financière et même la domination économique de la pêche industrielle est aujourd’hui, en plus de l’épuisement des ressources naturelles, ce qui la condamne. La puissance de frappe des pêches industrielles n’existerait pas sans énergies fossiles. Ce modèle, hérité de la course frénétique à la productivité née dans les années 1960, s’est développé au détriment des petites unités utilisant des engins “dormants”. En France, les navires de plus de 24 mètres (3,7% de la flotte) ramènent désormais 47% des captures. Ce n’est pas uniquement parce qu’ils en ont la capacité, mais surtout parce qu’ils en ont la possibilité. En clair, ils disposent de davantage de droits de pêche. Pourtant, leur modèle, basé sur l’énergie des machines, détruit l’emploi et crée peu de valeur ajoutée.  C’est sans compter, qu’en surpêchant leur modèle perturbe le phénomène de stockage du carbone par les poissons : 54% du carbone qui n’a pas été stocké via le phénomène de mort naturelle des poissons est lié à l’activité des chalutiers et senneurs pélagiques industriels.

À l’heure où l’océan est exsangue, il semble anachronique de continuer à tolérer qu’une poignée de navires émette des centaines de milliers de tonnes de GES dans l’atmosphère, et détruise nos écosystèmes marins, pour proposer des produits de la mer ultra-transformés fabriqués au prix d’une destruction sociale immense.   

La transition énergétique ne résoudra pas l’ensemble des problèmes du secteur

Les travaux que nous présentons aujourd’hui et qui auraient dû, en toute logique, être portés et financés par les autorités publiques, nous permettent d’avancer résolument vers une transition réellement durable de la pêche.

À ce stade, les autorités publiques accusent un retard et une déconnexion frappants sur le sujet : la pêche n’est pas intégrée à la Stratégie Nationale Bas-Carbone de la France. Malgré tout, les quelques leviers toutefois évoqués par la puissance publique au sujet de la décarbonation1Notamment dans le document “Etat des lieux de la transition énergétique des flottes de pêche et d’aquaculture” publié le 3 novembre 2025 sur le site https://www.mer.gouv.fr/etat-des-lieux-de-la-transition-energetique-des-flottes-de-peche-et-daquaculture-francaises  vont dans le sens d’un techno-solutionnisme béat, basé sur la seule recherche d’efficacité énergétique, sans remettre en question un modèle industriel calqué sur la maximisation des volumes pour davantage de rendements d’échelle. Cet objectif est attirant pour un secteur industriel qui a tout intérêt à maintenir le statu quo et ses privilèges, mais catastrophique sur le plan écologique et socio-économique. Remplacer les moteurs actuels par d’autres moins gourmands en énergie fossile, ou les adapter à des « carburants alternatifs » tels que l’hydrogène ou les biocarburants qui relèvent d’une chimère pour le premier, et posent des problèmes potentiels d’usage des sols pour le second, n’est pas une solution durable. Loin d’avoir pris la mesure de cette réalité le Contrat de filière de la pêche maritime insiste sur le développement d’une pêche ultra performante et compétitive, tournée vers une augmentation de la production de produits de la mer transformés, pour être disponibles en “libre-service” dans les rayons des supermarchés. En somme, une pêche irresponsable et déconnectée du réel qui cherche à faire du volume “quoi qu’il en coûte” et s’inscrit à l’opposé des enjeux environnementaux et des aspirations des citoyens.

En prônant la seule décarbonation par le biais de la performance énergétique, les autorités publiques répètent les erreurs du passé, usent du greenwashing et “procrastinent”, là où la pêche a besoin d’une réforme structurelle plus que jamais ambitieuse et audacieuse. Les autorités ploient devant l’objectif de faire du volume, objectif partagé avec les industriels gagnants d’un statut quo. Et tout cela, alors que les solutions d’avenir existent pour une pêche réellement durable.

L’avenir de la pêche repose sur la fin du gigantisme industriel, il repose également sur la déchalutisation de la flotte. Il faut remplacer les chaluts de fond par des engins “dormants”, moins émissifs, créateurs d’emplois et dont les impacts sur la biodiversité sont minimes, à condition d’être bien encadrés. Cela commence même par octroyer directement une partie des quotas des chaluts de fond vers ces méthodes plus vertueuses.

Ces mesures de justice sociale et climatique sont à portée de main : elles sont techniquement possibles mais politiquement bloquées, à l’image de la création de véritables aires marines protégées qui auraient déjà pu produire leurs bénéfices écologiques et socio-économiques si elles avaient été mises en œuvre. L’obstruction de quelques-uns nous enferme donc dans l’antichambre d’un monde durable qui pourrait pourtant être le nôtre.  

Dans le rapport « Les condamnés de la mer », BLOOM tire les enseignements du bilan carbone et, au-delà, révèle l’impasse climatique du chalutage de fond et des pêches pélagiques industrielles.  

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Par ailleurs, BLOOM publie une comparaison scientifique originale établissant que la déforestation des écosystèmes marins perpétrée par le chalutage de fond est 20 à 47 fois supérieure à la déforestation terrestre. L’étude estime que plus de la moitié de cette déforestation marine se déroule en Europe, sur plus de 2 millions de km2, dont près d’un quart (400 000 km2) dans ses aires marines dites « protégées ».

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