09 mai 2025
À quelques semaines de la publication officielle du très attendu « Pacte Océan » de la Commission européenne, un document de travail vient de fuiter. Face à l’urgence climatique et environnementale, ce « Pacte Océan » doit fixer le cap de la politique maritime européenne et marquer un tournant en faveur de la protection des écosystèmes marins et de la pêche artisanale. Mais le document de travail émanant de la Commission génère une amère déception : à ce stade, ce Pacte se résume à un catalogue de déclarations d’intentions et d’objectifs déjà existants, sans réelle innovation législative ni courage politique.
À l’heure où nos océans subissent des pressions sans précédent – surpêche, pollution plastique, acidification – l’Union européenne a l’opportunité historique, après la publication en février 2023 de son « Plan d’action pour protéger et restaurer les écosystèmes marins pour une pêche durable et résiliente, de réinventer son rapport à l’océan. Au lieu de cela, le « Pacte Océan » sur lequel planche la Commission européenne risque d’accoucher d’une souris, évitant soigneusement les sujets qui fâchent et perpétuant une vision technocratique déconnectée des urgences écologiques.
Alors que les appels de scientifiques et de la communauté internationale pour mettre fin à la destruction continue de l’océan par des flottes de pêche industrielles se multiplient, alors que le documentariste David Attenborough dénonce dans un nouveau documentaire les impacts massifs du chalutage sur les écosystèmes marins, la Commission européenne fait l’impasse sur la nécessité de mettre fin aux techniques de pêche destructrices, au premier rang desquelles le chalutage de fond. Sur 28 pages, le mot « chalut » (« trawl ») n’apparaît pas une seule fois. Pas une ligne n’est consacrée à la nécessaire transition du secteur de la pêche vers des pratiques durables. Ne demeurent que quelques banalités sur la transition énergétique des motorisations des bateaux de pêche, sujet particulièrement cher aux lobbies de la pêche industrielle, qui font pression depuis des années pour obtenir des financements européens afin de renouveler leurs flottes sous prétexte de passer à des motorisations moins polluantes, sans toutefois modifier d’un iota les techniques utilisées pour piller les mers et pulvériser les fonds marins. Or, continuer à pratiquer la pêche au chalut de fond ou pélagique avec des moteurs à hydrogène, qui n’ont aujourd’hui pas fait leur preuve, ne permettra pas de mettre fin à la destruction des habitats sous-marins, à la surpêche, aux captures accessoires et à la facture énergétique incompatible avec les objectifs de sobriété. L’influence persistante des lobbies industriels de la pêche à Bruxelles semble avoir payé.
Ainsi, alors que la Commission devrait contraindre les États à appliquer le droit européen jusqu’ici méprisé concernant l’article 17 de la Politique commune de la pêche, qui prévoit l’attribution préférentielle des quotas aux opérateurs les plus vertueux du point de vue environnemental, économique et social, autrement dit, aux pêcheurs artisans, la Commission semble se contenter d’un simple « vade-mecum ». Une reddition en rase campagne pour la Commission qui envisage ici de fournir une explication de texte aux États et aux pêcheurs, lorsque l’urgence sociale et écologique lui commande de faire respecter le droit européen et de mettre fin à une politique d’attribution des quotas taillée sur mesure par les États pour la pêche industrielle.
Face à l’effondrement des stocks halieutiques et à la stagnation des captures des flottes européennes, la Commission ne semble pas vouloir reconstituer l’abondance de la vie marine, mais plutôt miser sur le développement massif de l’aquaculture pour atteindre une autonomie européenne de 46% en produits de la mer d’ici 2050. Cette fuite en avant ignore les problèmes inhérents à l’élevage intensif de poissons : pollution des eaux côtières, utilisation massive d’antibiotiques, pression sur les stocks sauvages pour alimenter des poissons d’élevage au détriment de la sécurité alimentaire des populations du Sud, à l’instar du Sénégal et de la Mauritanie.
La seule « avancée » annoncée par la Commission en faveur de la transition socio-écologique des pêches ? Dans ce document de travail, la Commission propose d’élargir le système d’échange de quotas d’émission (ETS) au secteur de la pêche…
Ne demeure donc qu’une vision techno-industrielle de l’océan comme « garde-manger à optimiser » ne répond pas aux enjeux de préservation de la biodiversité marine et s’inscrit dans une logique productiviste dépassée, qui a contribué à vider l’océan de ses richesses, l’abondance des poissons prédateurs ayant chuté de plus de 90% dans l’Atlantique Nord au cours du dernière siècle.
Concernant les aires marines protégées (AMP), le Pacte se contente de rappeler l’objectif de 30% des eaux européennes sous protection d’ici 2030, sans proposer de stratégie claire pour y parvenir, alors que ce sont moins de 12% des eaux européennes qui sont aujourd’hui dites « protégées ». Rien de nouveau non plus sur l’indispensable protection stricte, qui devra couvrir au moins 10% des eaux européennes d’ici 2030, alors que celle-ci plafonne aujourd’hui à 1%. Rien, enfin, sur les moyens de contrôle et de sanction pour garantir l’effectivité de la protection.
Les recommandations du plan d’action publié par la Commission en février 2023, qui prenait la mesure de l’urgence et prônait la fin du chalutage de fond dans les aires marines européennes dites « protégées » d’ici 2030, ont disparu. Le travail de sape des lobbies industriels, qui poussent depuis des années le concept creux de protection « au cas par cas », au mépris des recommandations scientifiques, déjà repris par le commissaire européen à la pêche et aux océans Kostas Kadis, semble donc porter ses fruits, au détriment de la biodiversité marine, du climat et de la petite pêche. Le Pacte Océan se limite simplement à mentionner la nécessité de finaliser la réforme et mise à jour tant attendue de la Directive-cadre Stratégie pour le milieu marin (DCSMM), bloquée depuis des mois en attente de la publication de ce fameux « Pacte Océan »…
Alors que les premiers débats autour du Pacte Océan demandaient la possibilité de créer un « Fonds Bleu » centralisé pour financer la transition écologique de l’économie bleue et de la pêche, le Pacte renonce à cette ambition. Les sources de financement resteront éclatées entre différents instruments : les fonds européens pour l’aquaculture et la pêche (l’actuel fond FEAMPA), le cadre financier pluriannuel, les fonds européens de cohésion, le programme Next Generation EU, et des financements privés. Cette fragmentation risque de diluer l’effort financier et compliquera la cohérence des actions. Sans engagement budgétaire clair et ambitieux, les objectifs affichés resteront trop probablement des vœux pieux.
Face à l’urgence climatique, la Commission mise lourdement sur le « carbone bleu », c’est-à-dire la capacité des écosystèmes marins à séquestrer du CO2. Si cela signifiait que la Commission avait décidé de protéger sérieusement les fonds marins et les stocks de carbone qu’ils abritent contre les effets destructeurs de la pêche au chalut et d’autres activités industrielles, ce serait une excellente nouvelle. Mais ce n’est pas le cas. Elle prévoit d’élaborer d’ici 2026 un plan d’action sur le carbone bleu en sauce géo-ingénierie, incluant cartographie des habitats et de développer la recherche sur les techniques de séquestration du CO2 émis par les activités humaines. Cette approche marchande de la nature, transformant les écosystèmes en « puits de carbone » valorisables sur des marchés financiers, détourne l’attention des mesures structurelles nécessaires : la réduction drastique des émissions, l’interdiction de l’ouverture de tout nouveau projet fossile ou encore l’interdiction des pratiques destructrices comme le chalutage de fond qui libère le carbone séquestré dans les sédiments marins.
Le document qui a fuité de la Commission européenne est un « simple » document de travail. Mais, à quelques semaines de sa publication, ce document trahit un manque d’ambition criant en amont de la Conférence des Nations Unies sur les océans (UNOC) qui se tiendra sur le sol européen à partir du 8 juin.
En l’état, ce « Pacte Océan » signe la déroute de la Commission face aux lobbies industriels. Son manque d’ambition confirme la nécessité d’une mobilisation citoyenne accrue pour imposer une véritable protection de l’océan et de nos eaux.
L’avenir de la vie marine et des communautés côtières mérite mieux que ce catalogue de mesures cosmétiques. Il est temps que l’Union européenne passe des paroles aux actes en interdisant les pratiques de pêche destructrices, en établissant un réseau cohérent d’aires marines véritablement protégées, et en signant la fin de l’expansion de l’industrie fossile. Notre avenir commun en dépend.
BLOOM continuera à défendre auprès des institutions européennes ses 20 points pour l’océan, le climat et l’emploi, 20 mesures clés présentées avec la Coalition citoyenne pour la protection de l’océan, qui porte des réponses concrètes et efficaces à tous les enjeux que ce « Pacte Océan » refuse d’aborder.
13 mai 2025
Ce mardi matin, plusieurs organisations de défense de l’océan, dont BLOOM, Oceana, Seas at Risk, Client Earth, Environmental Justice Foundation, Blue Marine Foundation et Ocean Alive participaient à une rencontre avec le Commissaire européen à la pêche et aux océans Kostas Kadis. Le but de cette rencontre, lui remettre en main propre les deux pétitions portées par Patagonia, We Move Europe (1) et Only One (2), et signées par plus de 250.000 citoyens européens, demandant l’interdiction du chalutage de fond dans les aires marines protégées européennes. Cependant, la rencontre avec le Commissaire Kadis a révélé que la Commission est encore loin d’avoir pris la mesure de l’urgence sociale, climatique et environnementale à laquelle nous sommes confrontés.
12 mars 2025
À l’issue des Journées européennes de l’océan, les principales organisations de défense des océans, BLOOM, Blue Marine Foundation, Défense des Milieux Aquatiques, National Geographic Pristine Seas, Oceana, Only One, et Seas At Risk, en collaboration avec des pêcheurs et scientifiques, demandent en urgence au commissaire Kadis d’appeler à l’interdiction des pratiques de pêche destructrices telles que le chalutage de fond dans les aires marines protégées (AMP). Ceci intervient en réaction aux commentaires du Commissaire européen Costas Kadis, qui, interrogé cette semaine sur la pertinence d’une interdiction du chalutage de fond dans les aires marines protégées (AMP), a déclaré : « Ma réponse est : cela dépend ». Notre message est clair : les pratiques de pêche telles que le chalutage de fond ont non seulement un impact négatif sur les écosystèmes marins, mais elles compromettent également la pérennité économique de la pêche durable, épuisent les stocks de poissons et compromettent la capacité des océans à atténuer le changement climatique.
08 novembre 2024
Entre crise climatique, effondrement de la biodiversité et montée de courants autoritaires, nous avons besoin d’institutions et de décideurs européens dotés d’une vision forte et ambitieuse afin d’affronter un monde en complète métamorphose. À ce titre, la période actuelle constitue un moment crucial pour le destin du Vieux continent étant donné que les futurs commissaires européens, qui fixeront l’agenda politique de l’Union pour les cinq prochaines années, sont en passe d’être nominés. Cette semaine, BLOOM a suivi de près les auditions des commissaires désignés M. Costas Kadis pour la pêche et les océans et M. Wopke Hoekstra pour le climat, la neutralité carbone et la croissance propre.