15 décembre 2025
Alors que le Parlement européen s’apprête à adopter mardi 16 décembre la directive « Omnibus I », qui torpille le devoir de vigilance, BLOOM porte plainte auprès du Comité consultatif sur la conduite des députés du Parlement européen contre le rapporteur du texte, Jörgen Warborn, pour conflits d’intérêts, compromission avec des puissances étrangères et trahison des intérêts supérieurs de l’Union européenne.
Notre enquête met en lumière de multiples violations du code de conduite du Parlement européen et révèle que M. Warborn a été le véhicule de la campagne d’ingérence menée par les États-Unis contre l’Union européenne, ce dernier ayant œuvré en tant que rapporteur à une alliance inédite entre la droite et l’extrême droite, conformément à la stratégie de la « Competitiveness Roundtable », qui rassemble des multinationales américaines unies par le désir de torpiller la législation européenne sur le devoir de vigilance.
Siégeant au sein du Parti populaire européen (PPE) depuis son élection au Parlement européen en juin 2019, Jörgen Warborn est un homme politique suédois qui se présente sur LinkedIn comme « luttant pour la liberté et l’esprit d’entreprise, contre le socialisme et la bureaucratie ».
Membre suppléant de la Commission des affaires juridiques du Parlement européen, M. Warborn a été désigné rapporteur du premier Omnibus le 18 mars 2025. Conformément au Règlement intérieur du Parlement européen, il est alors « chargé de préparer le rapport de la Commission et de le présenter au nom de celle-ci devant le Parlement ».
Personnage-clef du processus parlementaire qui s’engage autour de l’Omnibus I, premier acte de l’entreprise de dérégulation portée par la Commission européenne, M. Warborn déclare, le 20 mars 2025, dans sa Déclaration de connaissance de conflits d’intérêts, « ne pas avoir connaissance d’un conflit d’intérêts en rapport avec (ses) responsabilités en tant que titulaire de fonctions, ou en relation avec le rapport, l’avis, la délégation ou les négociations déclarés ».
Pourtant, le registre de transparence de l’Union européenne et le déroulé du débat parlementaire racontent une tout autre histoire, sur fond de conflit d’intérêt et d’ingérence étrangère, culminant avec un déplacement à Washington début décembre, dans la dernière ligne droite du trilogue qui a scellé le sort du devoir de vigilance.
« Small and Medium Entrepreneurs of Europe », aussi connu comme « SME Europe », est une entité de lobbying enregistrée au registre de transparence de l’Union européenne depuis juin 2016, qui se fixe l’objectif « d’orienter les politiques de l’UE de manière plus favorable aux PME ».
Dans ses statuts, SME Europe indique avoir « pour but le soutien et la promotion des intérêts des petites et moyennes entreprises, du commerce artisanal et des professions libérales dans leurs relations avec les institutions politiques de l’Union européenne ». Même son de cloche sur son site internet, où SME Europe se présente comme « la plus grande organisation politique en Europe qui œuvre pour les droits des petites et moyennes entreprises, en créant et en développant une politique européenne commune favorable aux PME ».
Or cet organe de lobbying est présidé par Jörgen Warborn en personne, qui reconnaissait lui-même, dans sa déclaration d’intérêts privés en tant que parlementaire européen, en être le président.
Au moment d’endosser le rôle de rapporteur de l’Omnibus, Jörgen Warborn a pourtant passé sous silence ses intérêts privés et ses fonctions de lobbyiste, se plaçant en situation de conflit d’intérêts.
Tout au long de la procédure parlementaire relative à l’Omnibus I, Jörgen Warborn n’a cessé de changer de casquette au gré des circonstances. Ainsi, le 29 avril 2025, M. Warborn prenait la parole lors du Forum sur le leadership économique de SME Europe, à 9h30 en qualité de président de SME Europe et coprésident du SME Circle, et à 10h00 en qualité de rapporteur pour l’Omnibus I, comme révélé par dix ONG, dont Transparency International, Corporate Europe Observatory, The Good Lobby, Notre Affaire à Tous dans une plainte déposée ce 15 décembre auprès du Comité consultatif sur cet enjeu spécifique.
Plus inquiétant encore, sans avoir dévoilé son conflit d’intérêt, M. Warborn a porté dans son projet de rapport présenté en Commission des affaires juridiques de multiples amendements pour relever les seuils d’application de la loi et ainsi exonérer la vaste majorité des entreprises qui étaient soumises au reporting extra-financier (CSRD) et au devoir de vigilance (CS3D).
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Alors que l’Omnibus I était la cible d’une campagne d’ingérence de grande ampleur de la part de la Maison-Blanche, Jörgen Warborn a été le relais zélé de cette ingérence américaine au sein du Parlement européen, faisant siennes les demandes de l’administration Trump et des entreprises américaines réunies au sein de la « Competitiveness Roundtable », au premier rang desquelles figurent Chevron, ExxonMobil, Koch, JPMorgan et Dow Chemical.
La loi sur le devoir de vigilance, combattue par les lobbies industriels durant des années, promulguée en juin 2024, promettait de mettre fin à l’impunité des multinationales en instaurant un régime de responsabilité civile harmonisé au niveau européen et en contraignant les grandes entreprises opérant au sein de l’UE à mettre en œuvre un plan de transition climatique aligné sur les objectifs de l’Accord de Paris et la neutralité carbone à horizon 2050.
Le 26 février 2025, la publication de l’Omnibus I, considéré comme illégal par plus de cent professeurs de droit et avocats et comme un cas de mauvaise administration de la part de la Commission européenne par la médiatrice européenne, réveillait les appétits des lobbies industriels, mais aussi de l’administration Trump, décidée à torpiller les législations sociales, environnementales et climatiques européennes.
Dès le 12 mars 2025, un sénateur américain déposait un projet de loi au Sénat pour interdire aux entreprises américaines de respecter le devoir de vigilance européen. Dans un contexte de fortes tensions commerciales, Donald Trump parvenait, suite à sa rencontre avec Ursula von der Leyen en Écosse, à insérer dans la déclaration commune des États-Unis et de l’Union européenne publiée le 21 août 2025 un paragraphe dédié au devoir de vigilance, afin d’en exempter les entreprises américaines. Alors que le Parlement européen engageait le débat parlementaire à ce propos, la Maison-Blanche revenait à la charge en octobre, via une lettre de Donald Trump adressée à Ursula von der Leyen, et via une lettre des ministères de l’énergie américains et qataris adressée aux 27 États membres de l’UE.
Loin de se prémunir de ces pressions américaines pour défendre la souveraineté européenne, Jörgen Warborn rencontrait dès le 14 avril 2025 le cabinet de lobbying américain Teneo. Or, comme l’a révélé le centre néerlandais d’investigation sur les multinationales SOMO début décembre, Teneo était le fer de lance de la « Competitiveness Roundtable », alliance ad hoc réunissant une douzaine d’entreprises américaines telles qu’ExxonMobil, Chevron, Koch ou Dow Chemical, à laquelle s’est greffée la major pétrolière française TotalEnergies.
Les documents obtenus et publiés par SOMO mettent en lumière les objectifs et la stratégie de Teneo et des entreprises de cette « Competitiveness Roundtable » pour parvenir à ses fins :
“secure a right-leaning majority to delete Article 22, keep the removal of EU civil liability and add extraterritorial scope”.
“Encourage strong EPP and ECR collaboration”
“Push the rapporteur to side with the right-wing parties as much as possible and for the ECR to take an active role in the compromise amendments negotiations”


Mais le 9 septembre 2025, alors que la pression des États-Unis envers l’Union européenne s’était intensifiée durant l’été, Jörgen Warborn rencontre l’entreprise pétrolière américaine Koch, membre de la « Competitiveness Roundtable ». Puis, le 23 septembre 2025, la Chambre de commerce américaine auprès de l’UE.
Cette série de rencontres avec des lobbies et entreprises américaines accrédite la thèse d’une ingérence américaine relayée au sein du Parlement européen par Jörgen Warborn, le rapporteur du texte calquant ses objectifs et sa stratégie de négociation sur ceux de Teneo.
Le 1er octobre, en ouverture du débat parlementaire au sein de la Commission des affaires juridiques du Parlement européen, et conformément à la feuille de route établie par Teneo, M. Warborn indique sur LinkedIn avoir scellé un accord « doté d’une majorité claire »… avec l’extrême droite ! M. Warborn utilise alors cet accord immoral qui franchit le Rubicon de l’acceptabilité républicaine et explose le « cordon sanitaire » pour exercer un chantage antidémocratique et dénoncé comme tel par la gauche parlementaire, en mettant le couteau sous la gorge aux groupes de la « majorité von der Leyen » (droite libérale Renew, socialistes S&D et écologistes Verts/ALE). Ce que M. Warborn fait est du jamais vu au Parlement européen : il sommé la « majorité von der Leyen » d’accepter tel quel, sans en négocier la moindre virgule, l’accord qu’il leur soumet, sous peine de se retourner vers l’extrême droite pour faire passer l’accord un peu plus destructeur du devoir de vigilance qu’il a scellé avec elle. La majorité von der Leyen, pour des raisons diverses, accepte ce chantage au moment du vote en Commission des affaires juridiques.
Cette annonce provoque une déflagration au sein des institutions européennes, la rapporteure de la directive sur le devoir de vigilance, la rapporteure de la directive sur le devoir de vigilance, Lara Wolters, qui aura permis l’adoption de cette législation en 2024, démissionnant de son rôle de « shadow rapporteur » pour le groupe socialiste. K.O., le Parlement, qui opère depuis des décennies sur la construction patiente de compromis entre droite conservatrice, droite libérale, socialistes et écologistes, entre dans une nouvelle ère avec la crainte que cette méthode brutale n’ouvre le temps des prédateurs.
Au moment du vote en plénière du 22 octobre 2025, la majorité von der Leyen se ressaisit : les écologistes et une partie des socialistes refusent de se plier au chantage de Jörgen Warborn. Celui-ci opte alors pour l’application pure et simple de la stratégie suggérée par la « Competitiveness Roundtable », en négociant avec le groupe d’extrême droite ECR le dépôt de 30 amendements identiques en amont du vote en plénière du 13 novembre 2025, comme en témoigne la “voting list” publiée par le Secrétariat du Parlement européen. Entre autres, une série d’amendements (à l’instar des amendements 287 et 2281Le dépôt de tels amendements interroge d’autant plus qu’en juin 2023, lors du débat parlementaire relatif à la directive sur le devoir de vigilance, Jörgen Warborn s’était opposé à l’affaiblissement ou à la suppression de l’article 22, témoignant d’un changement complet de position à ce sujet.) vise à supprimer l’article 22 de la directive européenne sur le devoir de vigilance, honni par les entreprises de la “Competitiveness Roundtable”, qui contraint les grandes entreprises à se conformer à l’Accord de Paris :

Le 13 novembre 2025, fort de cette alliance avec l’extrême droite, Jörgen Warborn fait voler le cordon sanitaire en éclats avec l’adoption de tous les amendements déposés conjointement par le PPE et ECR par le biais d’une union de la droite et de l’extrême droite.
C’est un véritable choc au sein des institutions européennes. Le 13 novembre 2025 marque en effet une bascule historique : c’est la première fois dans l’histoire du Parlement européen, que la droite et l’extrême droite légifèrent ensemble contre le reste de l’hémicycle.
À l’issue de ce processus parlementaire qui laisse craindre le pire pour l’avenir de la démocratie européenne, l’administration Trump laissait éclater sa joie : la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt et le ministre américain des ressources naturelles, Doug Burgum, se félicitent sur Twitter de la destruction d’un pilier du Green Deal sous la pression des États-Unis.
Face à une telle ingérence, l’attachement à la démocratie et à la souveraineté européenne commandaient une réaction forte.
Mais à l’opposé de cela, Jörgen Warborn, en plein trilogue de son propre texte, se rend à Washington D.C. en tant que président de SME Europe, à l’invitation de l’International Democracy Union, une association internationale conservatrice ultralibérale fondée par George Bush et Margaret Thatcher en 1983… à laquelle SME Europe est affilié.
À ce jour, nous n’avons pas pu déterminer qui, des membres de l’administration Trump, des élus républicains, ou des représentants de grandes entreprises américaines, membres ou non de la « Competitiveness Roundtable », Jörgen Warborn a rencontré durant son séjour dans la capitale américaine, alors que le sort de l’Omnibus I n’était pas scellé. Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’à son retour des États-Unis, le trilogue se concluait par un accord calqué sur les demandes de l’alliance droite-extrême droite, soutenues par les multinationales américaines et l’administration Trump, contre les lignes rouges de la Commission européenne et du Conseil. Ainsi disparaissaient l’article 22 et les obligations pour les grandes entreprises de respecter l’accord de Paris et l’objectif de neutralité carbone de l’Union européenne.
Compte tenu de la gravité des faits exposés, BLOOM attend du Comité consultatif sur la conduite des députés du Parlement européen qu’il conduise une enquête interne exhaustive sur la compatibilité du rôle de rapporteur et de député européen de M. Warborn avec ses autres fonctions au titre du lobbying qu’il aurait lui-même exercé dans le cadre de son activité pour SME Europe.
Dans un contexte de pressions étrangères inédites et de renversement de l’ordre mondial autour d’une internationale fasciste pilotée ouvertement par l’administration Trump, BLOOM demande également à la Présidente du Parlement, Roberta Metsola, de faire toute la transparence sur ce dossier, notamment en permettant que soient rendus publics l’ensemble des documents et de la correspondance échangés entre M. Warborn et les puissances étrangères, entreprises et lobbies, rencontrés en amont et pendant la procédure législative Omnibus I. La transparence permettra d’établir factuellement le degré d’ingérence étrangère qui est intervenu dans le processus législatif européen.
Dans l’immédiat, le Parlement européen doit suspendre la procédure législative Omnibus, irrémédiablement entachée de soupçons, afin de faire prévaloir l’État de droit et protéger la démocratie européenne.
15 décembre 2025
À la veille du vote final de validation par le Parlement européen du premier paquet législatif « Omnibus » inaugurant la grande dérégulation des lois européennes, BLOOM porte plainte pour conflit d’intérêts contre le rapporteur du texte, l’eurodéputé suédois Jörgen Warborn, et dénonce sa compromission avec des puissances étrangères ainsi que sa trahison de l’intérêt supérieur de l’Union européenne.
09 décembre 2025
La date du 9 décembre 2025 est entrée dans l’Histoire.
Dans la nuit du 8 au 9 décembre 2025, les institutions européennes ont accepté, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une législation – en l’occurrence l’Omnibus I, une loi de régression qui ouvre une longue série d’Omnibus de démolition du Green Deal – pensée puis votée par une alliance inédite entre la droite et l’extrême droite.
Le 9 décembre 2025 sera aussi retenu comme la date qui marque le début de la dissolution de la droite dans les partis extrêmes, le moment où la droite européenne, menée par l’Allemand Manfred Weber pour le Parlement européen et Friedrich Merz pour le gouvernement allemand, ne se distingue plus de l’extrême droite et, pensant, comme Franz Von Papen en 1932, que la droite pouvait civiliser le diable en s’associant avec lui, accélère la descente aux enfers de l’Union européenne.
09 décembre 2025
Les représentant·e·s des États membres de l’Union européenne et du Parlement européen ont trouvé cette nuit un accord sur l’Omnibus I, une directive destinée à affaiblir le devoir de vigilance européen (CSDDD). À la suite d’une alliance historique entre droite et extrême droite au Parlement européen, et confrontés à des ingérences étrangères (États-Unis, Qatar (1)…) et industrielles incessantes, les États membres et la Commission ont fait le choix de la capitulation. Le compromis trouvé éloigne fatalement la CSDDD de son objectif : prévenir et réparer les atteintes aux droits humains et à l’environnement commises par les multinationales. L’accord politique doit désormais être formellement voté par le Conseil et le Parlement européen dans les prochains jours.