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26 mars 2026

Parviendrons-nous un jour à briser le cercle vicieux de la dépendance?

Il n’est plus possible de donner toujours la même réponse à chaque crise du carburant. Alors que l’Europe devrait tirer les leçons du passé, la commission de la pêche du Parlement européen (PECH) réclame une aide d’urgence pour le secteur de la pêche face à la hausse des prix du carburant consécutive à la guerre en Iran.  

Dans un communiqué de presse publié le 17 mars 2026, la présidente de la commission PECH, Carmen Crespo Díaz, souligne la pression exercée sur la viabilité économique des navires de pêche et appelle la Commission européenne à activer des outils d’urgence, notamment les « instruments de crise » du Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA), ainsi qu’une flexibilité temporaire dans le cadre des règles relatives aux aides d’État.   

Le carburant représente l’un des principaux coûts opérationnels pour de nombreux navires, et les hausses soudaines des prix les touchent durement, en particulier ceux qui utilisent des engins de pêche très gourmands en énergie et destructeurs, comme les chalutiers de fond.   

Les mesures d’urgence ne peuvent pallier les défaillances structurelles 

Mais la réponse qui se dessine actuellement montre à quel point les choses n’ont guère changé depuis la crise pétrolière de 2008. Dans le paquet de mesures présenté à l’époque, la Commission décrivait déjà le secteur comme pris au piège d’un « cercle vicieux de faible rentabilité économique et de surexploitation des stocks » lié à une « surcapacité importante ». Elle avait également déclaré que la crise du carburant rendait impératif de s’attaquer à « la racine des problèmes structurels du secteur » et de réduire sa « forte dépendance au carburant ». Depuis près de deux décennies, les institutions européennes savent donc clairement ce qu’il faut faire : s’attaquer à la faiblesse structurelle d’une flotte dont la dépendance au carburant la rend vulnérable dès que les prix augmentent. 

C’est ce qui rend la situation actuelle si familière. Un choc géopolitique fait grimper les prix du pétrole, la dépendance de la flotte vis-à-vis des combustibles fossiles est mise à nu, et les institutions publiques se mettent en quête de moyens pour amortir le choc grâce à des mesures d’urgence. La pression immédiate est bien réelle, mais il s’agit là d’un schéma général que l’Europe n’a pas réussi à briser. Chaque crise est traitée comme un choc externe, alors qu’elle ne fait que mettre en évidence la même faiblesse interne. 

Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la Commission avait d’abord adopté un cadre temporaire en matière d’aides d’État qui permettait aux États membres d’octroyer jusqu’à 35 000 euros aux entreprises du secteur de la pêche et de l’aquaculture. Il permettait aussi d’accorder des garanties d’État et des prêts bonifiés, ainsi que d’indemniser ces entreprises pour la hausse des prix de l’énergie. Deux jours plus tard, elle avait déclenché le mécanisme de crise FEAMPA prévu à l’article 26.2, en déclarant que l’agression militaire de la Russie constituait un événement exceptionnel entraînant une perturbation significative des marchés, ouvrant ainsi la voie à une indemnisation par les États membres des opérateurs subissant une perte de revenus ou des coûts supplémentaires. Dans son communiqué de presse publié il y a quelques jours, la commission PECH ne précise pas la base juridique, mais sa référence aux « instruments de crise du FEAMPA » semble renvoyer à ce même article 26.2 et donc au mécanisme utilisé par la Commission en mars 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. 

Ce précédent est important. Il montre qu’il ne s’agit pas d’un simple appel à l’aide, mais d’une voie concrète vers une indemnisation, ce qui place d’emblée la question des garanties au centre des préoccupations.  

Qui en bénéficiera, dans quelles conditions et dans quel but? Sans limites strictes, l’aide d’urgence risque une fois de plus de protéger les segments de la flotte les plus consommateurs de carburant et les plus destructeurs, comme le chalutage de fond, tout en limitant le soutien aux petits pêcheurs côtiers à faible impact, qui dépendent moins du carburant et sont plus aptes à constituer la base d’une transition équitable. 

Des mécanismes de soutien exceptionnels avaient déjà été utilisés ces dernières années pendant la pandémie de Covid, après le Brexit et après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. À chaque fois, le même risque politique est réapparu : l’argent public absorbe les coûts d’un modèle défaillant, tandis que le modèle lui-même reste intact. À chaque nouveau choc, les mêmes demandes refont surface. 

Une étude de BLOOM montre comment les aides liées aux crises Covid et Brexit ont fini dans les mauvaises poches 

Les travaux menés par BLOOM ont montré par quels processus cela s’est passé dans le secteur de la pêche en 2020, puis à nouveau en 2022. Pendant la pandémie de Covid en 2020, l’aide avait été distribuée en France de manière extrêmement inégale: sept entreprises/groupes exploitant seulement 53 navires, soit 0,8 % de la flotte, avaient capté 28,5% des subventions, tandis que les navires utilisant des engins passifs et à faible impact avaient reçu moins de 9 % de l’aide totale, alors qu’ils représentaient 74,5% de la flotte.  

En 2022, après le Brexit, le même déséquilibre était réapparu en France : 86 navires avaient été démantelés pour un coût de 58 millions d’euros, mais l’assouplissement des critères d’éligibilité avait permis à de grands opérateurs, y compris des navires qui n’étaient pas directement touchés par la perte d’accès aux eaux britanniques et les réductions de quotas, de bénéficier du dispositif, une douzaine d’entreprises s’accaparant la moitié du budget. Ces cas montrent comment, en l’absence de ciblage clair, de transparence et de conditions contraignantes, les aides de crise dans le secteur de la pêche peuvent être accaparées par les mêmes acteurs et ne pas soutenir la transition qu’elles sont pourtant censées favoriser.  

Si une aide est à nouveau accordée, elle ne devrait pas se transformer en un nouveau chèque en blanc pour les opérateurs industriels dont le modèle économique repose sur une forte consommation de carburant et des interventions publiques répétées. Elle devrait être clairement ciblée, totalement transparente et soumise à des conditions sociales et environnementales strictes. Elle devrait d’abord bénéficier à ceux qui ont longtemps été laissés pour compte par les financements à la pêche alors qu’ils constituent la majeure partie de la flotte : les petits pêcheurs à faible impact, qui consomment moins de carburant, créent plus d’emplois et sont bien moins responsables de la dépendance structurelle présentée aujourd’hui comme une urgence 

Les leçons de 2008 et 2022 auraient déjà dû être claires. Les crises du carburant ne révèlent pas seulement la volatilité des marchés énergétiques mondiaux. Elles révèlent ce qui se passe lorsqu’un secteur dépend des combustibles fossiles et que les politiques publiques continuent de traiter chaque nouvelle crise comme une raison de préserver cette dépendance plutôt que de la réduire. Dix-huit ans plus tard, cette leçon n’a toujours pas été apprise.    

Des fonds publics pour un avenir différent pour la pêche européenne   

L’Europe peut soit continuer à utiliser les fonds publics pour préserver un système qui reste vulnérable à chaque choc pétrolier, soit saisir enfin cette occasion pour soutenir un avenir différent pour le secteur. Si une aide d’urgence est accordée, elle doit être limitée, soumise à des conditions et viser à réduire la dépendance aux énergies fossiles plutôt qu’à la prolonger. Sinon, cette crise aura le même effet que la précédente : ne pas changer le modèle, mais le maintenir en place.  

 Pour faire face à cette nouvelle crise, nous recommandons aux États membres :  

  • De réattribuer en priorité les quotas de pêche aux pêcheurs qui consomment moins de combustibles fossiles et peuvent continuer à exercer leur activité malgré la hausse des prix du carburant ;   
  • Conformément à leur système de sécurité sociale et à l’actuel FEAMPA, de mettre en place des programmes d’aide à l’arrêt temporaire pour les navires de pêche et les pêcheurs qui ne peuvent pas exercer leur activité en raison des prix élevés du carburant ;   
  • Mettre en place, dans le cadre du FEAMPA, un dispositif spécifique encourageant le remplacement des engins de pêche à forte intensité énergétique par des engins passifs et moins gourmands en énergie.   
  • Élaborer un plan de transition sociale et écologique pour le secteur de la pêche, prévoyant la suppression progressive, avec un accompagnement, de la pêche au chalut et des méthodes à forte intensité énergétique qui nuisent au climat et à la vie marine.  

Nous recommandons aux États membres de ne pas accorder de subventions directes supplémentaires aux combustibles fossiles, au-delà des subventions indirectes dont ils bénéficient déjà au titre de la directive sur la taxation de l’énergie (ETD). Les subventions directes aux combustibles fossiles ne feront que maintenir la dépendance à l’égard des aides publiques, comme expliqué ci-dessus, tout en décourageant tout projet sérieux visant à remédier aux déficiences structurelles du secteur et à engager une transition, attendue depuis longtemps, vers une pêche moins énergivore et moins destructrice.   

L’occasion de faire les choses correctement : le prochain budget de l’UE   

Alors que l’UE négocie son prochain budget, le cadre financier pluriannuel (CFP ou MFF – “Multiannual Financial Framework” en anglais) – qui comprendra le futur soutien financier aux pêcheurs – elle doit cesser d’utiliser l’argent public pour préserver le modèle même qui expose le secteur à la crise. Le prochain budget devrait fixer des priorités claires et contraignantes :   

  • pas de subventions pour la pêche destructrice et à forte consommation de carburant,   
  • une transparence et une conditionnalité strictes pour tous les flux financiers, et  
  • un soutien ciblé à la petite pêche à faible impact, aux communautés côtières, ainsi qu’à la conservation et à la restauration des écosystèmes marins.   

Comme le souligne clairement le rapport conjoint des ONG intitulé « Le prochain budget de l’UE : investir dans la résilience des océans et la prospérité des communautés côtières », 50 % des fonds nationaux consacrés à la pêche et aux océans devraient être alloués à la petite pêche à faible impact, et 50 % à la conservation et à la restauration. Toute autre répartition risquerait de transformer le prochain budget en un énième instrument destiné à perpétuer ce même modèle défaillant. 

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