Association Bloom

Contre la destruction de l'océan, du climat et des pêcheurs artisans

Une ONG 100% efficace

Vous mobiliser Faire un don

10 décembre 2025

Mort dans la chaîne de valeur des supermarchés européens : les ONG tirent la sonnette d’alarme alors que les lois européennes sur la durabilité des entreprises sont démantelées

Un jour seulement après le trilogue désastreux sur la directive européenne Omnibus I, au cours duquel les chefs de gouvernement, les membres du Parlement européen et la Commission européenne ont accepté de démanteler la législation européenne sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, un pilier essentiel du Green Deal conçu pour soutenir la transition sociale et écologique des grandes entreprises de l’UE, la sortie du film Death at Sea (1) par l’ONG Human Rights at Sea, avec le soutien de la Blue Marine Foundation et du Sustainable Fisheries and Communities Trust, arrive à point nommé pour illustrer les conséquences concrètes de cette erreur stratégique politique. Le film retrace la quête incessante d’une famille pour obtenir justice pour Eritara Aati Kaierua, un travailleur de l’industrie thonière décédé dans des circonstances suspectes à bord d’un navire taïwanais dans le Pacifique en mars 2020. Son histoire met en lumière les conditions dangereuses auxquelles sont exposés les travailleurs en mer et démontre l’importance des législations sur la durabilité des entreprises, actuellement en train d’être démantelées au niveau Européen.

Cinq ans après la mort d’Eritara Aati Kaierua à bord du thonier WIN FAR 636, et malgré une enquête ouverte par les autorités de Kiribati à la suite d’une autopsie concluant à un homicide, la famille attend toujours des réponses, que justice soit faite, et une indemnisation. Parallèlement, le navire a été autorisé à reprendre ses activités après avoir versé un dépôt de garantie de 100 000 dollars. Il a également pu récupérer son certificat MSC de « pêche durable » à peine quelques mois plus tard. Ce navire est notamment lié à l’un des fournisseurs les plus importants des supermarchés occidentaux : Thai Union, propriétaire des marques Petit Navire (France), John West (Royaume-Uni), Mareblu (Italie), et producteur de conserves de thon pour les marques de distributeur des supermarchés. 

BLOOM et Human Rights at Sea dénoncent la gestion manifestement défaillante de l’enquête par les autorités kiribatiennes, le refus persistant des autorités taïwanaises d’ouvrir une enquête conformément à leurs responsabilités légales, ainsi que l’absence générale de mesures préventives efficaces mises en place par les distributeurs alimentaires dans leurs chaînes d’approvisionnement pour prévenir de tels risques. Les deux ONG ont alerté les principales enseignes de distribution britanniques et françaises, qui doivent investiguer leurs approvisionnements conformément à leur devoir de vigilance et, le cas échéant, veiller à l’indemnisation de la famille ainsi qu’à la mise en œuvre de mesures correctives auprès de leurs fournisseurs. 

L’incapacité systémique de l’industrie de la pêche à protéger les droits humains, illustrée par les multiples décès d’observateurs officiels

Eritara Aati Kaierua était un observateur pour la pêche thonière mandaté par le gouvernement kiribatien lorsqu’il est mort entre le 3 et le 4 mars 2020. En tant qu’observateur scientifique, il était chargé d’observer et de rendre compte de la conformité légale des pratiques1Pour en savoir plus sur le rôle des observateurs en merveuillez consulter le site suivant : https://www.apo-observers.org/about-observers/ à bord du thonier senneur taïwanais. Son histoire, minutieusement documentée par Human Rights at Sea2HRAS, 2021, Death at Sea. Independent Case Review of Kiribati Fisheries Observer Eritara Aati Kaieruaaccessible ici  et racontée dans le film Death at Sea3Death at Sea, accessible ici de Sara Pipernos sorti aujourd’hui, est un exemple frappant des conditions extrêmement dangereuses dans lesquelles travaillent les marins, souvent pour produire du poisson qui finit dans les rayons des supermarchés européens et américains4Financial Times, 2025, The dark truth behind supermarket tunaaccessible ici. 

L’industrie de la pêche est l’une des plus dangereuses au monde. L’Organisation internationale du travail estime qu’en 2021, 128 000 pêcheurs étaient soumis au travail forcé, et précise que c’est un chiffre sous-estimé5ILO, 2022, Global Estimates of Modern Slavery : Forced Labour and Forced Marriage, voir page 33, accessible ici. Quant à l’industrie du thon spécifiquement, bien qu’il s’agisse de la pêcherie la plus lucrative au monde avec un chiffre d’affaires cumulé de plus de 43 milliards de dollars en 20246Fortune Business Insights, 2025, Tuna Fish Market Size, Share & Industry Analysisaccessible ici, elle concentre les abus : une méta-analyse a révélé que 42 % des violations des droits humains en mer se produisent sur des navires thoniers7Étude portant sur 6 853 infractions internationales commises en mer entre 2000 et 2020, voir Belhabid et al. (2022), « Fish crimes in the global oceans » (Les crimes liés à la pêche dans les océans du globe), Science advances, DOI : 10.1126/sciadv.abj1927, accessible ici. La course aux profits dans cette industrie largement non-réglementée8BLOOM, 2023, Les yeux grands fermés, accessible ici pousse les acteurs du secteur à réduire les coûts, y compris ceux de main-d’œuvre, au détriment de la sécurité et du respect des droits humains en mer9BLOOM, 2023, Violence en boîteaccessible ici. 

Les observateurs des pêches sont particulièrement exposés puisque leurs rapports peuvent entraîner des sanctions liées aux licences d’exploitation des navires et des amendes substantielles. Malgré leur statut officiel, au moins dix-neuf observateurs ont disparu dans des circonstances suspectes au cours des quinze dernières années10Association for Professional Observers, Observer Deaths and Disappearancesaccessible ici. 

La complicité des autorités avec l’industrie de la pêche

L’enquête menée par Human Rights at Sea sur la mort d’Eritara Aati Kaierua11HRAS, 2021, Death at Sea. Independent Case Review of Kiribati Fisheries Observer Eritara Aati Kaieruaaccessible ici met en lumière l’incapacité des autorités à systématiquement protéger les droits humains en mer, ainsi que leur occasionnelle complicité présumée avec les acteurs de l’industrie de la pêche pour dissimuler la vérité tout en minimisant l’impact sur les activités commerciales. 

Eritara est mort alors que le WIN FAR 636 opérait dans les eaux internationales du Pacifique. Selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), Taïwan est donc la juridiction compétente, puisqu’il s’agit de l’État du pavillon du navire. Malgré de nombreuses sollicitations, Taïwan n’a pas ouvert d’enquête. 

Entre-temps, les autorités de Kiribati, pour lesquelles travaillait Eritara, ont ouvert une enquête. Cependant, comme dans la majorité des cas de disparitions d’observateurs, celle-ci a été clôturée dans des circonstances opaques et suspectes, laissant de nombreuses questions sans réponse. Les recherches de Human Rights at Sea12HRAS, 2021, Independent case review into the investigation of the death of kiribati fisheries observer Eritara Aati Kaierua, accessible ici pointent d’importantes zones d’ombre et interférences compromettant l’intégrité de cette enquête officielle. 

  • Les examens officiels ont été contredits par une contre-expertise opaque mandatée par l’industrie : l’autopsie initiale du corps d’Eritara, menée par un médecin légiste officiel peu après son décès, avait conclu à un homicide. Par la suite, cette conclusion a été contestée avec succès par le propriétaire du navire, qui a commandé deux examens médico-légaux supplémentaires. Ceux-ci semblent avoir été réalisés à distance, sans accès au corps, dans des conditions incompatibles avec la rigueur scientifique. Leurs conclusions ont ensuite requalifié la mort comme « naturelle ». La famille, qui a tenté d’obtenir les rapports complets, n’y a jamais eu accès, alors que l’avocat du propriétaire du navire en a reçu des copies. 
  • Des éléments clés de l’enquête sont retenus par les autorités ou ont disparu : la famille n’a toujours pas reçu les résultats des analyses ADN effectuées sur la scène du crime ni les données stockées dans les appareils électroniques saisis à bord. Le journal de travail d’Eritara a été rendu à sa famille, mais les dernières pages – contenant très probablement des informations compromettantes sur les pratiques du navire – ont été arrachées. 
  • Malgré les questions qui subsistent, le navire a été autorisé à reprendre ses activités : à la suite des résultats de la contre-expertise médico-légale mandatée par le propriétaire du navire, le WIN FAR 636 a pu reprendre la mer moyennant un dépôt de garantie de 100 000 USD, sans aucune décision de justice autorisant sa libération, et tout juste six mois après sa suspension. 

L’ineffectivité des pratiques d’approvisionnement « durables » des supermarchés

Le WIN FAR 636 était – et est toujours – certifié « durable » par le Marine Stewardship Council (MSC)13SCS Global services, 2023, WPSTA Western and Central Pacific Skipjack, Yellowfin, and Bigeye Purse Seine Fishery MSC Fishery Assessment Report, accessible ici . Il vend son thon à de grands négociants liés aux principaux fabricants de conserves de thon pour les marques vendues dans les supermarchés européens. La plupart des distributeurs européens disposent de politiques d’approvisionnement « durables » que BLOOM a déjà analysées : dans la grande majorité des cas, ces politiques sont totalement inefficaces et masquent l’ignorance délibérée des distributeurs concernant les risques et impacts systémiques de l’industrie de la pêche14BLOOM, 2023, Délibérément ignorantsaccessible ici. Eritara est l’une des nombreuses victimes collatérales d’un système largement défaillant, notamment en raison de l’absence de responsabilité des entreprises. 

Le MSC est le principal label dit de durabilité des produits de la mer au monde, avec plus de 20 % des captures sauvages mondiales conformes à son référentiel en 202515MSC, accessible ici. Ce logo bleu est omniprésent dans les rayons des supermarchés, plus de huit distributeurs européens sur dix l’utilisent pour affirmer que leurs produits proviennent de pratiques de pêche durables16BLOOM, 2023, Délibérément ignorantsaccessible ici. Mais ce label est dénoncé depuis des années pour son caractère trompeur : il certifie des pêcheries destructrices à fort impact incompatibles avec la durabilité17BLOOM, 2024, 11 Règles d’or pour une pêche véritablement sociale et écologiqueaccessible ici, et il est inadapté pour protéger les travailleurs de l’industrie de la pêche, en mer comme à terre.18BLOOM, 2024, 11 Règles d’or pour une pêche véritablement sociale et écologiqueaccessible ici19The Outlaw Ocean Project, “China, the superpower of seafood: findings”, accessible ici

Le WIN FAR 636 est lié aux supermarchés européens via divers fabricants de thon20Le WIN FAR 636 vend à des négociants comme FCF et Pacifical, liés à Thai Union. Pacifical est également lié à Frinsa et Princes Group., dont le géant mondial Thai Union, qui fabrique et commercialise les marques françaises et britanniques Petit Navire et John West ainsi que des marques de distributeur. Il est également lié, entre autres, à Frinsa et Princes Group, qui produisent de grandes quantités de thon en conserve pour les supermarchés européens. 

Le devoir de vigilance des entreprises : une nécessité pour garantir responsabilité et amélioration des pratiques

Bien que la plupart des supermarchés prétendent appliquer les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’Homme, à notre connaissance, aucun distributeur n’avait pris de mesures pour clarifier les circonstances entourant la mort d’Eritara avant l’alerte lancée par BLOOM et Human Rights at Sea le 2 décembre 2025. Les deux organisations ont appelé les principaux supermarchés britanniques21Détaillants britanniques contactés : Aldi South, AsdaCo-opIceland, Lidl, Morrisons, M&S, Sainsbury’s, Tesco, Waitrose et français22Détaillants français contactés : Aldi Nord, Auchan Retail, Carrefour, Casino, E. Leclerc, Les Mousquetaires, Lidl, Métro, Monoprix, Système U à respecter leurs obligations de vigilance et à enquêter sur le lien entre la mort d’Eritara et leur chaîne d’approvisionnement. Ils devront publier les résultats de leur enquête et, le cas échéant, garantir l’indemnisation de sa famille ainsi que la mise en œuvre de mesures correctives au niveau de leurs fournisseurs. À ce jour, Marks & Spencer est le seul distributeur à avoir répondu en fournissant des éléments suffisants pour assurer que ses activités n’étaient pas liées au WIN FAR 636. 

Selon Pauline Bricault, responsable de campagne Marchés chez BLOOM, « Bien qu’effroyable, la mort d’Eritara n’est pas une surprise pour BLOOM. Nos recherches montrent que les pratiques d’approvisionnement « durables » des distributeurs sont inefficaces pour protéger les droits humains en mer. Les enseignes reposent sur des données déclaratives, n’auditent pas les navires, n’engagent pas de dialogue avec les syndicats locaux et ne développent pas de mécanismes d’alerte efficaces. Au mieux, elles garantissent la présence d’observateurs, dont nous savons qu’ils peuvent travailler dans des conditions mettant leur vie en danger. Les consommateurs ne devraient pas porter la responsabilité de choisir des produits éthiques : les supermarchés devraient proposer uniquement des produits exempts de toute forme d’abus. Et grâce à des années de campagnes menées par les ONG, la France a été pionnière dans l’instauration d’une obligation légale pour les grandes entreprises de mettre en œuvre un devoir de vigilance dans leurs chaînes d’approvisionnement, garantissant ainsi la responsabilité des entreprises et l’amélioration des pratiques. C’est sur la base de cette loi que BLOOM et foodwatch ont poursuivi Carrefour en mars 2025 pour manquement à ses obligations sur le devoir de vigilance dans sa chaîne d’approvisionnement en thon. Le devoir de vigilance est l’un des derniers moyens efficaces pour garantir la responsabilité des distributeurs et de l’industrie. Le démantèlement actuel de son équivalent européen adopté l’an dernier via la directive Omnibus I représente un terrible recul qui aura des conséquences dramatiques. Les 11 et 16 décembre, les députés européens doivent rejeter la directive Omnibus I, ne serait-ce qu’en hommage à la mort d’Eritara et de toutes celles qu’il représente. »

(1) https://www.youtube.com/watch?v=yzfTISvve8s


Ressources clés :

  • Rapport de l’ONG Human Rights at Sea  
  • 01/07/2020: Rapport indépendant – Décès d’observateurs des pêches en mer, droits humains et rôle et responsabilités des organisations de pêche, disponible ici en anglais  
  • 19/05/2021 : Examen indépendant – Examen indépendant de l’enquête sur le décès de l’observateur des pêches kiribatien Eritara Aati Kaierua, disponible ici en anglais 
  • Images de vidéosurveillance (CCTV) – images provenant du WIN FAR 636 avant et après l’incident, sur lesquelles on peut voir des membres d’équipage transporter le corps d’Eritara, disponibles ici. 

Contenus
associés

17 mars 2025

BLOOM et foodwatch attaquent Carrefour en justice

BLOOM et foodwatch attaquent Carrefour en justice

Ce lundi 17 mars, après deux ans de dialogue stérile dans le cadre de deux mises en demeure de Carrefour par l’association BLOOM, l’une en novembre 2023 (1), et l’autre en avril 2024 avec foodwatch : les associations assignent la multinationale au tribunal judiciaire de Paris pour manquement à son devoir de vigilance dans sa filière thonière. Les atteintes environnementales et humaines de l’industrie du thon tropical, celle qui produit les conserves dont raffolent les Européens et les Français, sont nombreuses et documentées. Face à ces enjeux, l’enseigne a répondu avec cynisme en déployant sept stratégies d’évitement, que BLOOM révèle aujourd’hui dans son rapport « Carrefour : le cynisme » (2), lui permettant de se présenter comme une enseigne responsable alors que ses approvisionnements sont loin de l’être. À l’heure où l’Union européenne sape les objectifs de la directive sur le devoir de vigilance, les deux ONG rappellent la nécessité cruciale de contraindre les multinationales à maîtriser les risques et impacts de leurs chaînes de production. 

06 mai 2024

Deux enquêtes inédites de BLOOM révèlent les faces cachées de la filière industrielle du thon en boîte

Deux enquêtes inédites de BLOOM révèlent les faces cachées de la filière industrielle du thon en boîte

BLOOM révèle dans deux études des aspects inédits de la pêche thonière européenne, principalement dans l’océan Indien : un système opaque et très intensif en carbone créé par et pour les industriels de la pêche ainsi que la grande distribution autour du paradis fiscal des Seychelles.

La chaîne de production du thon fait l’objet de pratiques obscures et mensongères, tant sur son impact carbone que sur la traçabilité de cette filière, un exemple d’opacité totale, depuis la capture des thons jusqu’à leur commercialisation dans les rayons des supermarchés européens.

Dans deux rapports publiés aujourd’hui, « Du paradis à l’abîme » et « La boîte noire du thon », BLOOM révèle des aspects inexplorés concernant la filière industrielle du thon tropical en boîte, qui jouit de passe-droits douaniers injustifiés et d’une complicité des autorités, tant locales aux Seychelles qu’à Bruxelles, Paris et Madrid.

08 novembre 2023

Classement inédit des supermarchés européens : « Délibérément ignorants » du drame de leur thon

Classement inédit des supermarchés européens : « Délibérément ignorants » du drame de leur thon

Aujourd’hui, BLOOM dévoile dans le rapport « Délibérément ignorants » comment la grande distribution est complice d’un massacre de la vie marine et de violations graves des droits humains. L’objet du crime ? Les boîtes de thon vendues dans les rayons des supermarchés en Europe.

Le rapport établit un classement inédit des plus grandes enseignes européennes en fonction de leurs pratiques d’approvisionnement en thon tropical. Les résultats sont sans appel : la grande distribution vend aux consommateurs européens des produits à base de thon associés à des drames humains et écologiques. Pour faire cesser cette brutalité intolérable, BLOOM s’appuie d’une part sur la justice en mettant Carrefour en demeure pour manquement à son devoir de vigilance, et d’autre part sur la puissance citoyenne en lançant une pétition.

Vous aussi, agissez pour l'Océan !

Faire un don
Réservation en ligne
Je réserve un hôtel solidaire

Je réserve un hôtel solidaire

Achat solidaire
Je fais un achat solidaire

Je fais un achat solidaire

Mobilisation
Je défends les combats de BLOOM

Je défends les combats de BLOOM

Contre-pouvoir citoyen
J’alerte les décideurs

J’alerte les décideurs