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19 mai 2026

L’alliance transatlantique des droites pour attaquer la démocratie et la société civile européenne

La cuisante défaite de Viktor Orbán lors des élections hongroises d’avril dernier a constitué un soulagement pour beaucoup, qui espéraient que l’influence illibérale en Europe et les tendances les plus réactionnaires de l’extrême droite antidémocratique aient enfin fait leur temps. Mais le mal a pris racine trop profondément pour être extirpé par une seule élection. Pire encore, il a trouvé l’un des points d’ancrage les plus inattendus et les plus solides, dans la dérive vers l’extrême droite de l’aile conservatrice du Parti populaire européen (PPE).

Alors que Ursula von der Leyen a félicité le nouveau Premier ministre hongrois, Péter Magyar, pour son succès électoral, le qualifiant de victoire pour les libertés fondamentales et pour une Union européenne plus forte et plus unie, la menace réactionnaire, illibérale et néofasciste continue d’opérer loin des projecteurs, étendant sa toile à travers Bruxelles. La mise en place d’un groupe de travail de contrôle, le “Scrutiny Working Group” au sein de la Commission du contrôle budgétaire du Parlement européen, destiné à remettre en cause le rôle de la société civile et à s’attaquer au financement des ONG, est une des illustrations de la vision dystopique d’une Europe illibérale prônée par l’extrême droite. Cette initiative s’accompagne d’une offensive parallèle menée par les mouvements MAGA qui, en février 2025, ont annoncé leur intention de financer un puissant réseau de think tanks visant à provoquer un glissement réactionnaire à travers le Vieux Continent (1). Leur objectif : déclencher le « chaos européen ».

Notre enquête exclusive retrace l’histoire d’une offensive délibérée, coordonnée et sans précédent dans l’histoire, menée par la droite et l’extrême droite européenne contre la société civile, les ONG et les fondements des démocraties européennes.  

Ce qui commence comme l’histoire d’une riposte parlementaire menée par la droite conservatrice européenne (le Parti populaire européen – PPE) se termine par un signal d’alarme concernant la transformation structurelle de la politique européenne sous la pression combinée des forces réactionnaires des deux côtés de l’Atlantique.

La guerre du PPE contre les ONG

Les racines de cette offensive remontent à l’une des batailles législatives les plus symboliques de la précédente législature du Parlement européen : l’adoption de la loi sur la restauration de la nature (NRL) en 2023. Les organisations environnementales de la société civile ont joué un rôle décisif pour sauver ce texte, en l’emportant sur une campagne acharnée menée par le président du groupe PPE, Manfred Weber, pour faire échouer ce projet de loi.

À la suite de cette défaite, le PPE a engagé une campagne systématique de délégitimation des ONG, cherchant à discréditer le plaidoyer de la société civile comme une menace pour la réputation des institutions européennes, et à présenter tout financement de l’UE en faveur des ONG comme un détournement de fonds publics. Après les élections européennes de 2024, marquées par une percée historique des forces d’extrême droite au Parlement, cette campagne s’est considérablement accélérée.

La campagne anti-ONG

En novembre 2025, l’offensive coordonnée contre les ONG est rendue publique. L’instrument parlementaire choisi par le PPE pour institutionnaliser cette attaque est le Scrutiny Working Group sur le financement des ONG, créé au sein de la commission du contrôle budgétaire (CONT) du Parlement européen. Son objectif : ancrer au cœur des institutions européennes une rhétorique réactionnaire, d’inspiration MAGA, contre la société civile. Cette décision a marqué une rupture historique :  loin des projecteurs médiatiques, et préfigurant l’alliance inquiétante entre la droite et l’extrême droite européennes sur des dossiers législatifs telle la législation Omnibus I sur le devoir de vigilance, le PPE a rompu le cordon sanitaire qui avait tenu les groupes d’extrême droite à l’écart du processus législatif pendant des décennies, en forgeant une alliance avec les Conservateurs et Réformistes européens (ECR), les Patriotes pour l’Europe (PfE) et l’Europe des nations souveraines (ESN) pour mettre en place le Scrutiny Working Group. Qu’une telle rupture se soit produite sur une question touchant au cœur même de la démocratie européenne rend le constat d’autant plus alarmant. 

Lorsque les députés européens sociaux-démocrates, libéraux et verts ont quitté la séance inaugurale du Scrutiny Working Group le 26 novembre 2025, en dénonçant une « chasse aux sorcières » contre la société civile, ils mettaient en lumière ce que le co-rapporteur du Scrutiny Working Group lui-même allait confirmer avec une franchise désarmante. Dirk Gotink, député européen néerlandais du PPE et ancien porte-parole personnel de Manfred Weber, résumait ainsi l’ambition du Scrutiny Working Group : « Le problème que nous abordons ici n’est pas de déterminer si les choses sont illégales, mais de déterminer si elles sont politiquement indésirables. » (2)

BLOOM a analysé en détail les dynamiques et les acteurs clés à l’œuvre au cœur de cet instrument illibéral du Parlement européen. La composition du Scrutiny Working Group en dit long. Présidé par Niclas Herbst avant sa nomination à la tête de la délégation allemande du PPE, l’un des députés européens allemands les plus influents du PPE et bras droit du chancelier Friedrich Merz en Europe, il rassemble des personnalités dont les liens avec les lobbies industriels, les mouvements d’extrême droite et les réseaux réactionnaires sont minutieusement documentés dans ce rapport.

Le Scrutiny Working Group sert un objectif clair : créer un climat de suspicion, déstabiliser les organisations de la société civile sur le plan financier et réputationnel, et ouvrir la voie au rouleau compresseur dérégulateur du PPE et de l’extrême droite. Le Scrutiny Working Group n’est pas une aberration isolée, c’est la contribution du Parlement européen à un programme de restriction de l’espace civique. 

Le réseau obscurantiste transatlantique derrière l’offensive

Pour naviguer dans la géographie méconnue d’une Europe désormais traversée par une alliance explicite entre l’aile droite du PPE et l’extrême droite obscurantiste et néofasciste, il est essentiel de se doter d’outils d’analyse nouveaux et actualisés. C’est pourquoi BLOOM cartographie, dans ce rapport, l’écosystème dense de think tanks, de fondations politiques et de réseaux transatlantiques qui fournissent à l’extrême droite et au PPE son carburant idéologique, son infrastructure organisationnelle et sa légitimité politique. Ce que cette enquête révèle n’est pas un ensemble disparate d’acteurs partageant les mêmes idées, mais un réseau international structuré et se renforçant mutuellement, opérant avec une coordination et une ambition croissantes. 

Cartographie des liens avérés entre les différents acteurs institutionnels de la droite et de l’extrême droite européennes et américaines. La liste des liens indiqués dans la cartographie figure à l’annexe II de notre rapport.

Notre enquête « European Chaos » dresse une cartographie globale inédite du réseau d’organisations d’extrême droite, conservatrices et obscurantistes qui collaborent des deux côtés de l’Atlantique pour saper le cœur du projet démocratique européen. La cartographie proposée par BLOOM se distingue des travaux antérieurs par son approche transversale et interthématique ainsi que par sa cartographie détaillée et actualisée des liens reliant les nœuds de ce réseau. Alors qu’un réseau illibéral transatlantique est en cours de construction, nous retraçons les connexions qui, d’un côté, relient l’International Democracy Union, la Heritage Foundation, l’America First Policy Institute, le Heartland Institute et d’autres organisations américaines, et, de l’autre, fédèrent les organisations européennes : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) hongrois et sa branche bruxelloise MCC Brussels, le Danube Institute, l’organisation polonaise Ordo Iuris, les organisations italiennes Centro Studi Machiavelli et Nazione Futura, les branches européennes de l’Atlas Network, EPICENTER et ECIPE, et, au premier chef, les groupes politiques de droite et d’extrême droite du Parlement européen. Cette cartographie constitue un outil précieux pour les médias, les analystes politiques et les citoyens afin de comprendre et de démêler les liens obscurs de l’alliance illibérale qui œuvrent à saper le tissu même de la démocratie européenne. 

Au-delà des liens transatlantiques traditionnels et des dynamiques de lobbying établies de longue date, BLOOM révèle l’émergence d’une « dynamique de légitimité circulaire » qui remodèle rapidement le discours politique à Bruxelles, Paris, Rome, Berlin et Washington. Les organisations américaines apportent crédibilité et accès à leurs réseaux à leurs homologues européens ; ces organismes européens donnent à leurs partenaires américains l’apparence d’un mouvement international d’envergure ; et les gouvernements des deux côtés de l’Atlantique traitent alors ces réseaux comme des interlocuteurs légitimes, amplifiant d’autant plus leur influence. Le flux de légitimité et d’influence est bidirectionnel et délibéré.

Une société ouverte menacée

BLOOM tire la sonnette d’alarme : le Parti populaire européen, le plus grand groupe politique de l’UE et pilier fondateur du projet européen depuis plus d’un demi-siècle, a franchi un seuil dangereux. En s’alliant à des partis néofascistes pour faire taire les mouvements écologistes, en accueillant la rhétorique du mouvement MAGA au sein des institutions européennes et en retournant la machine du contrôle parlementaire contre la société civile qui défend la responsabilité démocratique, le PPE ne se contente pas de se déplacer davantage vers la droite. Il démantèle activement l’architecture de la société ouverte qu’il présentait autrefois comme pierre angulaire des valeurs européennes. Le PPE se positionne comme le bras armé et l’exécuteur inattendu de l’alliance transatlantique d’organisations et de partis politiques réactionnaires et obscurantistes.

Nous sommes désormais confrontés au risque très concret que la pression incessante des lobbies industriels étouffe le débat démocratique européen ; que les organisations capables de défendre les citoyens, le climat et l’État de droit soient privées de financement et dépossédées de leur légitimité ; et que les institutions européennes basculent vers une société fermée dans laquelle seuls les champions de la déréglementation auraient accès aux décideurs et pèseraient sur le processus législatif.

Le cordon sanitaire n’a pas simplement été rompu. Il a été démantelé de l’intérieur par ceux qui auraient dû le plus le protéger. 

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