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06 mai 2026

La Commission européenne compromise avec l’industrie du thon

Pour la deuxième année consécutive, les États siégeant à la Commission thonière de l’océan Indien (CTOI), l’organe intergouvernemental chargé de la gestion des populations de thons migrant dans ces eaux chaudes du Globe, n’abordera pas l’épineuse question des engins de pêche destructeurs privilégiés des industriels européens : les « dispositifs de concentration de poissons » (DCP), déployés par dizaines de milliers chaque année dans l’océan Indien et responsables d’une pollution marine à grande échelle ainsi que de la destruction d’une biodiversité marine vulnérable composée de requins soyeux et longimanes, tortues marines, raies manta, etc. Ces engins de pêche, décriés par de nombreux États côtiers de l’océan Indien mais massivement utilisés par les flottes de pêche européennes, qui sont exclusivement espagnoles et françaises, ne sont pas à l’ordre du jour de la réunion qui se tient du 11 au 15 mai à Malé aux Maldives, alors que leurs impacts environnementaux ont été âprement débattus chaque année depuis 2012, à l’exception de 2025 déjà. Cette relégation de l’urgence écologique à l’arrière-plan de l’intérêt collectif n’est pas le fruit du hasard : elle résulte de manœuvres déterminées de la Commission européenne (qui représente l’UE à la CTOI) pour défendre les pratiques de pêche parmi les plus impactantes et controversées du monde. 

BLOOM, victorieuse devant les tribunaux d’une première manche judiciaire contre les actes antidémocratiques de la Commission européenne dans le dossier thonier, révèle aujourd’hui, dans une analyse inédite intitulée « Com(pro)mission européenne » que les délégations officielles de l’UE auprès de la CTOI sont composées à 50% de lobbyistes de la pêche industrielle ! Notre étude compare également les délégations officielles entre elles et montre ainsi que par l’importance numérique de sa délégation, l’UE se comporte en puissance néocoloniale écrasant les représentations des pays du Sud. 

BLOOM a le statut d’observateur auprès de la CTOI et sera sur place pour suivre les négociations concernant la première pêcherie en valeur du monde.

Alors que les États préparent la prochaine Commission thonière de l’océan Indien (CTOI) du 11 au 15 mai à Malé aux Maldives, qui est l’organe idoine pour mettre un holà à la surexploitation des thons tropicaux et au déclin de la biodiversité marine, les industriels européens de la pêche peuvent dormir en paix : aucune proposition de résolution concernant les « dispositifs de concentration de poissons » (DCP) dérivants ne sera soumise au vote pour la deuxième année consécutive. En coulisses, la Commission européenne, avec le plein soutien des États français et espagnols, œuvre depuis des années main dans la main avec les lobbies de la pêche thonière industrielle pour défendre leurs intérêts, au mépris du droit environnemental européen et des États côtiers de l’océan Indien.

Une délégation européenne infiltrée par les industriels de la pêche : des chiffres inédits… et accablants

Le nouveau rapport de BLOOM révèle que depuis 2016, la délégation de l’UE est de très loin la plus nombreuse à la CTOI et que 50% de ses membres représentent en réalité des intérêts de la pêche industrielle, notamment la pêche thonière franco-espagnole qui dépend de l’utilisation incontrôlée d’une méthode pêche ultra-destructrice de l’environnement appelée dispositif de concentration de poissons (DCP). Ces mêmes représentants siègent par ailleurs dans les délégations des Seychelles, de Maurice et de Tanzanie, démultipliant leur emprise sur les négociations.

Ce n’est pas de l’influence, c’est de la capture institutionnelle. La présence d’intérêts privés au sein de délégations diplomatiques brouille la frontière entre intérêt général et intérêts économiques, en leur conférant une influence directe sur la position de l’Union.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : en novembre 2022, BLOOM et Anticor avait signalé au Parquet national financier (PNF) la mise à disposition d’une haute fonctionnaire française auprès d’Orthongel, le lobby thonier français, lequel l’avait ensuite détachée auprès d’Europêche, principal lobby de la pêche industrielle au niveau européen. Cette même personne siège aujourd’hui comme observatrice pour Europêche à la CTOI.

La mise à disposition de cette personne auprès du lobby thonier ayant été renouvelée en 2025, BLOOM et Anticor étudient l’opportunité de verser de nouveaux éléments au dossier ouvert par le PNF. En effet, un nouveau document obtenu par BLOOM (1) le confirme : les lobbies thoniers se félicitent ouvertement de ce recrutement, vantant la « compréhension approfondie du processus décisionnel des politiques des pêches thonières » de cette personne, lui fixant pour objectif prioritaire l’amoindrissement du cadre réglementaire européen lors de la révision du règlement de contrôle des pêches (2), dans le but d’obtenir l’annulation d’une procédure d’infraction ouverte par les services juridiques de la Commission européenne contre la France pour infraction à ce règlement. Le président d’Europêche abonde : « Nous sommes ravis d’avoir Mme Mattlet dans l’équipe d’Europêche. Son expérience et son expertise en matière de pêche thonière seront sans aucun doute un atout précieux pour nos entreprises sur la scène internationale ». Il n’existe plus de frontière entre l’État français et l’industrie thonière qu’il est supposé contrôler. Cette collusion institutionnalisée a déjà « payé » au profit des industriels de la pêche puisque le règlement européen de contrôle des pêches a de fait été amoindri au bénéfice explicite des thoniers tropicaux.

La Commission européenne bientôt contrainte de révéler ses liens avec l’industrie du thon ?

En 2023, une coalition d’États côtiers africains avait réussi l’exploit d’imposer, par un vote historique à la CTOI, une interdiction de 72 jours par an des DCP dans l’océan Indien. La réponse de la Commission européenne fut immédiate : elle fit objection. Onze membres — dont la France, l’UE elle-même et le Kenya, sous pression financière de l’UE — firent de même, sabordant la résolution avant même son entrée en vigueur (3).

Face à ce déni démocratique, BLOOM a dans un premier temps demandé à la Commission de retirer son objection. En réponse, la Commission a simplement écarté notre recours, sans même l’examiner, en le déclarant irrecevable. BLOOM a donc saisi le Tribunal de l’Union européenne. En juillet 2025, le Tribunal nous a donné raison et enjoint à la Commission de considérer notre recours et d’y répondre sur le fond.  Voyant dans cet arrêt un dangereux précédent susceptible de contraindre l’Union européenne à prendre en compte les considérations environnementales dans son action extérieure — ce qui l’empêcherait de protéger les pratiques de pêche industrielles les plus néfastes — la Commission européenne a aussitôt formé un pourvoi devant la Cour de justice de l’UE pour obtenir une nouvelle décision. Le jugement final, qui ne laissera aucune possibilité d’appel, est attendu pour la fin de l’année 2026. Si la Cour confirme la décision du Tribunal, la Commission sera alors contrainte de justifier, sur le fond et avec des arguments rationnels, son soutien indéfectible aux DCP — une position néocoloniale, irrationnelle et indéfendable, qui procède des rapports opaques et antidémocratiques qui lient la Commission aux intérêts industriels, et que la Commission se garde bien d’expliciter depuis le début du contentieux.

« Le soutien de la Commission européenne aux DCP n’a aucun sens. Il serait inenvisageable qu’une telle méthode soit déployée dans les eaux européennes — et pourtant la Commission non seulement l’autorise, mais la soutient mordicus dans l’océan Indien… parce que c’est « l’Afrique » ! C’est une position néocoloniale d’une extrême violence » condamne Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM, et également présent à la réunion de la CTOI en tant qu’observateur.

NOTES

(1) Mis à disposition sur le site de BLOOM.

(2) « L’amendement porté par Europêche en 2021 (d’appliquer la marge de tolérance à la quantité totale retenue à bord) sera défendu par le « groupe thon » ».

(3) Lire notre résumé des événements.

(4)Arrêt du 23 juillet 2025, disponible ici.

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À quelques jours du Sommet « SOS Océan ! » organisé par Emmanuel Macron à Paris et alors que les ONG se mobilisent en force pour obtenir des aires marines réellement « protégées », BLOOM publie un rapport d’une importance majeure intitulé « S’affranchir du chalut », basé sur les résultats de plus d’un an de recherche de scientifiques de l’Institut Agro et du Muséum national d’Histoire naturelle. Ce travail montre qu’il est techniquement possible de se passer des méthodes de pêche destructrices : en France, 85% des volumes de poissons capturés par les chaluts de fond pourraient être pêchés par des techniques de pêche bien moins impactantes telles que les lignes, casiers et filets. Le rapport calcule aussi pour la première fois l’impact cumulé du passage des environ 800 chalutiers de fond français, soit 670 000 km2 détruits chaque année.

Par ailleurs, BLOOM publie une comparaison scientifique originale établissant que la déforestation des écosystèmes marins perpétrée par le chalutage de fond est 20 à 47 fois supérieure à la déforestation terrestre. L’étude estime que plus de la moitié de cette déforestation marine se déroule en Europe, sur plus de 2 millions de km2, dont près d’un quart (400 000 km2) dans ses aires marines dites « protégées ».

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Le chalut est l’une des pires techniques de pêche qui existe (1), et les scientifiques sont clairs : si les aires marines protégées sont essentielles pour protéger l’océan, il y a urgence à véritablement les protéger en y interdisant le chalutage. Le manque d’engagement des États à ce sujet est irresponsable. En France métropolitaine, moins de 0,1% des eaux sont véritablement protégées (2). En publiant la liste rouge des navires, BLOOM demande à la grande distribution d’adopter une politique de tolérance zéro face au chalutage dans les aires marines protégées. Carrefour, Leclerc, Intermarché et leurs pairs ont maintenant un outil infaillible pour s’assurer qu’elles ne participent pas à la destruction des aires marines protégées par leurs achats.

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