03 juillet 2026
À l’heure où l’Union européenne déroule le tapis rouge aux lobbies en prévoyant d’affaiblir les garde-fous sanitaires et environnementaux de notre système agro-alimentaire (1), BLOOM révèle un nouveau dysfonctionnement profond du système de réglementation alimentaire européen, à l’origine de la contamination généralisée de notre alimentation.
Depuis les années 1990, la Commission européenne et les États membres façonnent nos normes alimentaires en toute opacité, sans contrôle citoyen ou parlementaire, et permettent que des denrées parfois hautement contaminées soient commercialisées, pour ne pas pénaliser les ventes et l’industrie. BLOOM a ainsi démontré que les limites maximales en mercure dans le thon ne garantissaient pas la sécurité sanitaire des consommateurs. Or, ce dysfonctionnement est loin d’être un cas isolé : il concerne l’ensemble des denrées alimentaires et substances toxiques, parmi lesquelles le cadmium, les PFAS, l’arsenic, ou encore les PCB.
BLOOM réitère en urgence sa demande de statut d’observateur à la Commission européenne et la mise en œuvre d’une méthode de fixation des normes dans l’alimentation, fondée sur la véritable protection de la santé des Européens.
En octobre 2024, notre enquête avait montré deux choses : d’une part, que 100% des boîtes de thon, poisson préféré des Français·ses, contiennent du mercure, un puissant neurotoxique extrêmement dangereux pour la santé humaine, et d’autre part, que les normes sanitaires censées nous protéger sont inefficaces. En effet, le thon fait l’objet d’une « exception réglementaire » : le seuil de mercure maximal autorisé dans le thon et d’autres poissons prédateurs, est trois fois plus haut que celui d’autres poissons. Une différence incompréhensible, étant donné que la toxicité du mercure reste la même, peu importe le poisson par lequel il est ingéré. Nous avons donc décidé d’enquêter pour comprendre comment une telle « exception réglementaire » était possible.
Au niveau européen, le “Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed” – le SCoPAFF -, est chargé d’établir les limites maximales, c’est-à-dire de définir les quantités maximales de contaminants autorisées dans les différentes denrées alimentaires. Ce comité est présidé par la Commission européenne et composé de représentant·es des États membres de l’Union européenne.
Dans notre enquête Du poison dans le poisson, nos recherches avaient montré que pour définir les limites maximales, les membres du SCoPAFF appliquaient la méthode « ALARA », acronyme correspondant au principe anglais « As Low As Reasonably Achievable » (« Aussi bas que raisonnablement possible »). Selon leur lecture de ce principe, cette méthode consiste à fixer la limite maximale de mercure dans le poisson non pas en considérant la dose à partir de laquelle le mercure est toxique pour la santé, mais en fonction du nombre de produits thoniers qui seraient exclus du marché, afin de limiter l’impact de cette norme sur les ventes. L’objectif de protection du marché est même quantifié : dans la plupart des cas, les limites maximales fixées doivent garantir que 95% des produits concernés puissent continuer à être commercialisés, et ce, même s’ils sont néfastes pour la santé humaine !
Dans un courrier officiel adressé à BLOOM en date du 26 février 2026, la Commission a officiellement reconnu avoir recours à ce principe. Elle y précise que : « La limite maximale de mercure dans le thon frais a été fixée autour du 95ème percentile (2) des données d’occurrence. »
Extrait du courrier de la Commission européenne adressé à BLOOM le 26 février 2025 :

En creusant ces derniers mois, notre équipe s’est rendu compte que cet objectif du « taux de rejet minimal » variant entre 5 et 10% selon les contaminants était quasiment systématique : cadmium dans le cacao, plomb et arsenic dans les algues, PCB, dioxines, et PFAS dans certaines viandes et poissons…
Malgré notre insistance à ce sujet, la Commission n’a à ce stade jamais expliqué la méthode précisément utilisée pour déterminer la valeur de ce taux de rejet, et donc établir ces limites maximales pour l’ensemble des denrées alimentaires. Elle indiquait de manière évasive dans un récent courriel à notre égard, que plusieurs facteurs peuvent être pris en compte pour définir ce pourcentage : “Pour déterminer le taux de rejet approprié en vue de la fixation de teneurs maximales, plusieurs aspects peuvent être pris en compte, tels que la toxicité de la substance, les quantités consommées de certains aliments, la marge entre l’exposition sans danger et l’exposition réelle, l’existence de mesures d’atténuation et les limites de quantification (LOQ) réalisables.” (3)
Pourtant, les documents auxquels nous avons pu avoir accès ne laissent pas de place au doute : les connaissances sanitaires ne sont presque jamais prises en compte dans la fixation des limites maximales de contaminants dans l’alimentation. Tout porte à croire que la fixation précise des taux de rejet (variant de 5% à 10%) est le résultat d’un arbitrage purement politique, et non basé sur une approche scientifiquement fondée et appliquée rigoureusement.
Et c’est ainsi que, loin de toute logique sanitaire, les anchois se retrouvent avec une limite maximale de PFOS (un type de PFAS) 35 fois plus élevée que les œufs, ou que la limite maximale en cadmium dans les épinards est 10 fois supérieure à celle des « légumineuses potagères ». (4) Ce résultat vient du fait que les anchois et les épinards sont respectivement plus contaminés au PFOS et au cadmium que les œufs et les légumineuses. En somme, plus l’aliment est contaminé, plus sa limite maximale est élevée et moins notre santé est protégée !
En 2022, l’Union européenne a d’ailleurs fait de cette méthode basée sur un principe économique, un argument pour rassurer le Canada, l’Équateur et le Brésil qui s’inquiétaient de l’impact potentiel des limites maximales européennes de cadmium dans le cacao sur le commerce international.
Extrait de la réponse de l’Union européenne lors d’une réunion du comité sur les mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en novembre 2022 (5) :

La révélation de ce scandale sanitaire d’ampleur permet d’éclaircir pourquoi la Commission européenne refuse catégoriquement d’accorder le statut d’observateur à BLOOM pour assister aux réunions du SCoPAFF où sont établies ces limites maximales. En dépit de l’importance démocratique majeure des réunions du SCoPAFF, et de la nature politique de l’arbitrage établissant ces limites maximales, ces échanges ont lieu à huis clos entre les États membres de l’Union européenne et la Commission, en marge du Parlement européen. Afin de permettre à ceux qui y siègent de « débattre librement », la Commission (6) explique ne garder aucune trace écrite des échanges. Ainsi, l’opacité organisée de cet espace offre le loisir à ses membres d’établir des normes prétendument « sanitaires » qui n’entravent pas l’activité des industriels, et qui dédouane ces derniers de toute responsabilité vis-à-vis des consommateur·ices européen·nes.
Summum du scandale, en décembre 2025, la Commission nous a informé qu’il serait impossible de mettre en place des normes basées sur la protection de la santé étant donné l’état de contamination généralisée de notre alimentation. Autrement dit, la Commission européenne est bien consciente du niveau de gravité de la situation – liée à des décennies d’autorisation de déversement de produits toxiques dans l’environnement -, et au lieu de renforcer les normes pour protéger les Européens, elle choisit de pousser à la dérégulation des pares-feux sanitaires et écologiques adoptés ces dernières années en accélérant l’adoption des Omnibus, des lois prévues pour modifier les réglementations existantes.
Cette situation est d’autant plus inacceptable que les alertes des scientifiques liées à l’explosion des cas de cancers se multiplient. En France, en 20 ans, le nombre de cas de cancers du pancréas, maladie en partie liée à la contamination de notre alimentation au cadmium (7), a augmenté de 43% chez les femmes et de 34% chez les hommes (de 2003 à 2023). (8)
Face à l’irresponsabilité de nos « responsables » politiques, BLOOM demande :
– Une transparence irréprochable des processus de création des normes alimentaires ;
– Des observateurs citoyens systématiques aux réunions traitant de notre santé ;
– Un changement radical de la méthode employée pour fixer les limites maximales de contaminants dans l’alimentation ;
– L’arrêt de toute dérégulation des normes sanitaires et écologiques européennes, et en particulier le rejet des Omnibus VI et X ;
– La priorisation de la protection de la santé des citoyens et de l’environnement via un durcissement de la réglementation concernant l’encadrement des rejets de substances chimiques dans l’environnement et le renforcement de l’application des règles actuelles ;
– La restriction universelle des PFAS à l’échelle de l’Union européenne.
“Le principe ALARA trouve sa source dans le système de normalisation international, le Codex Alimentarius. Ce programme de l’ONU fondé en 1963 dans le but d’élaborer « des normes alimentaires pour assurer la protection des consommateurs et des pratiques équitables dans le commerce international des denrées », et opéré conjointement par la FAO et l’OMS, détermine les normes qui vont guider les réglementations alimentaires d’une écrasante majorité de pays à travers le monde, dont ceux de l’Union européenne.
Parmi les centaines de normes et lignes directrices présentes dans le Codex Alimentarius aujourd’hui, nous comptons 11 000 « limites maximales » adoptées dans le but de réguler la quantité de composés toxiques qui se retrouvent dans nos aliments.
Ces limites maximales sont ensuite transposées dans les règlements des États. Par exemple, les limites maximales pour le mercure dans les produits de la mer ont été transposées dans la réglementation européenne depuis le Codex Alimentarius dès 1993 (Règlement (CE) 351/1993).”
Le mercure est l’une des dix substances les plus préoccupantes pour la santé publique selon l’OMS (9). De nombreux effets délétères liés à l’exposition au mercure ont été documentés par des études scientifiques. Selon le degré d’intoxication, il peut notamment augmenter le risque cardiaque (10) et le risque de baisse de QI (11), générer des effets sanitaires sur les systèmes immunitaire, reproductif et rénal (12) et altérer les performances psychomotrices (13). Plus récemment, dans sa dernière Étude sur l’alimentation totale française (EAT 3) (14), l’agence sanitaire française (Anses) réaffirmait que l’exposition au mercure restait problématique pour “tout ou partie de la population” française en rappelant que ce neurotoxique “provoque des troubles comportementaux ou des retards de développement chez les enfants exposés in utero ou après la naissance, même en l’absence de signe de toxicité chez la mère.”
(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/12/17/la-commission-europeenne-propose-d-autoriser-des-pesticides-sans-limite-de-temps_6658317_3244.html
(2) Le 95ème percentile correspond à la valeur en-dessous de laquelle se trouvent 95% des mesures (donc des produits).
(3) Extrait traduit du courriel de la Commission européenne adressé à BLOOM le 29/05/2026
3.2.6.2 : Cadmium dans les épinards et feuilles similaires, plants de moutarde et herbe fraîches : 0,20 mg/kg
3.2.7 : Cadmium dans les légumineuses potagères : 0,020 mg/kg
4.2.2.1.3 : PFOS dans certains poissons dont les anchois : 35 µg/kg ;
4.2.3 : PFOS dans les oeufs :1,0 µg/kg.
(5) EU Regulatory approach to maximum levels for contaminants (ID 591) – WTO
(6) Courrier du 26 février 2025 de la Commission européenne à BLOOM. : https://bloomassociation.org/wp-content/uploads/2025/04/DG-SANTE_2025_February.pdf
(7) Courrier du 26 février 2025 de la Commission européenne à BLOOM. : https://bloomassociation.org/wp-content/uploads/2025/04/DG-SANTE_2025_February.pdf
(8) p.9 : Panorama des cancers en France en 2025, Institut National du Cancer (INCa) : https://www.cancer.fr/professionnels-de-sante/statistiques-et-chiffres-sur-les-cancers
(9) https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mercury-and-health
(10) Yaginuma-Sakurai et al., 2010
(12) Yang et al., 2020
(13) Carta et al., 2003
(14) (EAT 3, 2026)
27 février 2026
En octobre 2024, BLOOM et Foodwatch France alertaient sur les risques posés par la consommation de thon contenant du mercure, un métal neurotoxique classé par l’Organisation Mondiale de la Santé (1) (OMS) comme l’une des dix substances les plus préoccupantes pour la santé publique. Depuis notre signal d’alarme, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a revu son appréciation du risque de contamination au mercure (2): la Dose Hebdomadaire Tolérable (DHT) de la substance a été divisée par deux depuis la dernière publication Anses sur le sujet, établissant dorénavant à près de 890 000 le nombre d’enfants exposés à des risques graves pour leur santé. Au total, ce sont un enfant sur quinze et un adulte sur vingt qui dépassent la DHT. Cette mise à jour constitue une victoire d’étape pour notre campagne et rappelle au gouvernement et à la grande distribution l’inacceptabilité de leur inaction.
12 février 2026
Jeudi 12 février 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) publiait un avis alarmant (1) : un enfant sur quinze dépasse les seuils de sûreté sanitaire en mercure (2) en raison de sa consommation de poisson. Les impacts sur la santé impliquent notamment des troubles du comportement ou des retards de développement cérébral (3). Alors que le gouvernement refuse d’agir depuis les alertes de BLOOM et Foodwatch fin 2024 sur la contamination au mercure du thon en boîte, l’Anses réaffirme aujourd’hui que l’exposition des Français au mercure est un enjeu de santé publique majeur. Ces conclusions rappellent le gouvernement à sa mission : celle de faire de la protection des citoyens une priorité. À la lumière des résultats de l’Anses et des révélations de l’enquête de BLOOM (4), les associations BLOOM, Foodwatch, et l’adjoint au maire de Mouans-Sartoux Gilles Pérole, demandent aujourd’hui à l’État d’abaisser la limite maximale de mercure autorisé dans le thon au seuil le plus protecteur qui existe actuellement pour d’autres poissons, c’est-à-dire 0,3 mg/kg.
24 novembre 2025
Demain, le 25 novembre 2025, un an après la publication de notre enquête « Du poison dans le poisson » (1) qui dévoilait le simulacre de normes sanitaires concernant la large contamination du thon au mercure, le groupe de travail européen (WG Envicont) du très opaque ‘SCoPAFF’ (Comité permanent des Plantes, des Animaux, de l’Alimentation humaine et Animale), satellite de la Commission européenne qui élabore les normes pour les denrées alimentaires avec les États membres, se réunira pour rouvrir le dossier des limites maximales de mercure dans le thon. BLOOM s’est procuré des documents confidentiels révélant la position de plusieurs États membres sur ce dossier. Si certains d’entre eux, dont l’Italie, l’Allemagne, le Luxembourg et la Norvège, semblent se positionner en faveur d’une meilleure protection de la santé des citoyens européens, le ministère de l’Agriculture français garde confidentielles les informations concernant la position de la France à ces réunions. Il avait, par ailleurs, historiquement refusé d’abaisser la limite maximale française au seuil le plus bas existant pour les produits de la mer, à savoir 0,3 milligramme de mercure par kilo de poisson. À l’heure où les scandales sanitaires liés au ministère de l’Agriculture se multiplient (2), BLOOM demande à la ministre Annie Genevard de rendre publique la position de la France à ces réunions européennes, et de soutenir une norme qui protège réellement la santé des consommateurs.