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11 juin 2026

Une analyse exclusive révèle comment trente ans de subventions européennes ont détruit l’océan et les pêcheurs

Alors que l’Union européenne s’apprête à adopter un nouveau budget pour la période 2028-2034 et à renouveler son soutien au secteur européen de la pêche à hauteur d’un peu plus de 7 milliards d’euros, BLOOM publie une analyse exclusive intitulée « Les Milliards gâchés » pour répondre à des questions essentielles telles que : quel est le montant exact de fonds qui ont été alloués au secteur de la pêche depuis la mise en place de subventions publiques européennes dédiées en 1994 ? Qu’a-t-on accompli avec cette manne de plusieurs milliards d’euros ?

Coupons court au suspense : rien de positif, malheureusement. Plus de trois décennies de financement public européen du secteur de la pêche ont abouti à la destruction de l’océan et des moyens de subsistance de communautés entières de pêcheurs dans l’Union européenne, tout en sapant la souveraineté alimentaire et les performances économiques du secteur.

Les difficultés que nous avons eues pour rassembler les données nécessaires à la réalisation de cette étude en disent long sur la gouvernance dysfonctionnelle du secteur de la pêche.

Comme notre recherche s’est strictement concentrée sur les dépenses publiques, nous aurions pu nous attendre à ce que toutes les données relatives au soutien financier public accordé au secteur de la pêche soient accessibles en parfaite transparence. C’est loin d’être le cas. Les données sont si opaques ou incomplètes qu’il est presque impossible de fournir une évaluation exhaustive des dépenses publiques consacrées au secteur de la pêche sans mener des recherches fastidieuses dans les dossiers éparpillés de subventions de chaque État membre. Malgré cette opacité qui n’est pas fortuite, les chercheurs de BLOOM ont réussi à reconstituer dans les grandes lignes les subventions publiques accordées par l’UE au secteur de la pêche.

Les travaux des chercheurs de BLOOM présentent ainsi :

1. Une clarté sans précédent sur les montants globaux des subventions publiques accordées au secteur de la pêche

2. Une classification des montants par catégorie de dépenses

3. Un synthèse inédite des tendances générales qui caractérisent plus de 30 ans de subventionnement public

4. Un classement des États bénéficiaires des subventions européennes à la pêche, mettant en évidence les grands gagnants du système.

Voici les principales conclusions de nos recherches :

1) Le secteur européen de la pêche est subventionné à 100 %

Pour la première fois, BLOOM a compilé les montants globaux des subventions accordées annuellement par l’UE. Même en l’absence d’aides étatiques et d’autres dispositifs financiers nationaux ou régionaux, y compris de nombreuses aides indirectes, et sans compter les fonds structurels — en ne comptant donc que la détaxe sur le carburant et les accords de pêche — il apparaît que le volume des subventions publiques de l’UE (environ 1,6 milliard d’euros) est supérieur aux profits du secteur de la pêche commerciale (environ 1,2 milliards d’euros). Le montant des subventions dépasserait donc de loin le maigre profit issu des opérations de pêche. Le secteur européen de la pêche ne dégage aucun profit propre : son excédent comptable repose entièrement sur les subventions publiques. 

Si les pêcheurs européens dépendent entièrement des subventions pour exercer des activités qui consistent simplement à « récolter » des ressources sauvages qu’ils n’ont pas produites, et ce dans un contexte de surexploitation chronique des ressources, d’accélération du changement climatique et d’utilisation d’engins de pêche destructeurs et controversés, cela appelle un renforcement urgent de l’intervention publique afin de changer de cap et de sauver non seulement l’océan et les espèces marines, mais aussi les pêcheurs eux-mêmes.

« Si le budget européen était géré par un capitaine d’industrie, il aurait de sérieux comptes à rendre à ses actionnaires en ce moment même », commente Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM. « Le financement public n’a pas seulement échoué à améliorer la situation, il l’a en réalité considérablement aggravée, car les catégories les plus dépendantes des subventions sont les segments les plus destructeurs de la flotte européenne, en premier lieu les chalutiers de fond industriels. En l’absence de capitaine pour le secteur de la pêche de l’UE, nous avons besoin que le Parlement fasse preuve de courage et regarde la situation désastreuse en face lorsqu’il votera, à l’automne prochain, l’enveloppe et les objectifs de l’UE pour le secteur de la pêche ».

2) Les fonds européens n’ont pas réussi à protéger l’océan ni le secteur de la pêche lui-même

L’analyse de BLOOM montre que l’UE a alloué environ 31 milliards d’euros (en euros constants (1)) provenant uniquement des fonds structurels européens au secteur de la pêche depuis 1994. Ce montant n’inclut pas contreparties nationales dépensées par les États membres, ni les régimes nationaux de subventionnements, ni les accords de pêche conclus avec des pays tiers pour accéder à leurs eaux, sans parler des subventions indirectes accordées au secteur de la pêche sous forme de détaxe sur le carburant.

La synthèse des subventions issues des fonds structurels de l’UE met en évidence un problème de taille : le sous-investissement chronique dans la protection de l’océan, alors que le secteur de la pêche est un secteur « d’exploitation » et non de  « production », les pêcheurs dépendant entièrement de la capacité, limitée, de production biologique de l’océan. Un plus grand nombre de bateaux n’entraîne pas une augmentation des prises, bien au contraire : ce principe élémentaire semble avoir été oublié par l’UE, puisqu’elle n’a alloué en moyenne que 2,7 % des subventions publiques à la pêche à la protection et à la restauration de l’océan depuis 1994. 

En raison de l’absence quasi totale de véritables « aires marines protégées » où le chalutage de fond et autres activités destructrices sont interdits, les eaux de l’UE sont les plus chalutées au monde (2), avec plus de 50% de leur superficie régulièrement exploitée, contre une moyenne mondiale de 14%.

Le sous-investissement de l’UE dans la protection des océans, combiné à une quantité significative d’évaluations scientifiques soulignant l’état de dégradation des eaux européennes montre que l’Europe a protégé la pêche au chalut à grande échelle, et non l’océan. BLOOM a même calculé qu’environ un quart (26,7 %) de l’effort de pêche au chalut européen avait lieu à l’intérieur des aires marines dites “protégées” (3).

Les avantages liés à l’interdiction du chalutage de fond dans les aires marines protégées de l’UE ont été estimés comme positifs dès la quatrième année suivant l’introduction de l’interdiction, atteignant une valeur nette maximale de 600 millions d’euros (4).

Par ailleurs, nous avons calculé qu’entre 2014 et 2020, les petits pêcheurs artisans n’ont reçu que 1% des subventions publiques au titre de l’instrument financier du FEAMP (Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche).

La protection de l’océan est la pierre angulaire de la relance économique et sociale du secteur européen de la pêche. C’est ce que les députés européens devront garder à l’esprit lorsqu’ils voteront sur une réforme budgétaire des subventions publiques du secteur de la pêche.

3) Construction, démolition et manque de préparation : les trois grandes tendances de 30 ans de financement public européen du secteur de la pêche

Depuis sa création en 1994, le financement public du secteur européen de la pêche s’est caractérisé par trois grandes tendances :

1994–2000 : une phase initiale de financement de la construction et de la modernisation de navires de plus en plus puissants, qui a ignoré les avertissements scientifiques concernant la surexploitation de l’océan et des ressources marines, les engins de pêche destructeurs et le déclin des populations de poissons.

2000–2010 : une phase de financements destinés à soutenir la démolition de navires récemment construits et/ou l’exportation de notre capacité de pêche vers d’autres pays (notamment en Afrique).

2010–2020 et 2021–aujourd’hui : la troisième phase est constituée des deux derniers cycles de financement au cours desquels les finances publiques tentent de répondre aux crises générées par les deux phases précédentes mais sans engager la transformation structurelle du secteur. Après l’échec cuisant des institutions et des gouvernements à gérer durablement les pêcheries européennes ciblant des poissons sauvages, cette troisième phase voit décoller le financement d’une fausse solution apportant de nouveaux problèmes : le développement de poissons d’élevage.

En résumé, plus de 30 ans de financement public européen n’ont pas seulement échoué à préparer le secteur à une transition vers des pratiques qui préserveraient les emplois, les ressources et la souveraineté alimentaire de l’UE, mais ont également financé des pratiques contre-productives et exploitant de façon excessive les ressources marines, plongeant ainsi le secteur de la pêche dans une insécurité sans précédent. L’incapacité à rompre avec la dépendance énergétique extrême des flottes de pêche à fort impact utilisant des engins traînants, tels que les chaluts et les sennes, a accéléré le déclin du secteur. 

4) Classement des bénéficiaires des subventions européennes à la pêche : l’Espagne excelle dans la pêche aux subventions

Un nouveau classement des bénéficiaires des fonds structurels, de l’IFOP 1 l’Instrument financier pour l’orientation des pêches – 1994-1999) au FEAMPA (Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture – 2021-2027), montre que l’Espagne est la grande gagnante catégories de la pêche aux subventions à Bruxelles.

La flotte commerciale espagnole est certes la troisième plus importante d’Europe, mais elle reste plus petite en termes de nombre de navires (8 324 en 2025) que celles de l’Italie (12 321 navires) et de la Grèce (11 452). Elle se classe toutefois en première position en termes de tonnage, avec 301 000 GT (tonnage brut) sur un total de 1 232 000 GT au niveau européen. Cela démontre le choix des politiques publiques à soutenir les segments industriels des flottes plutôt que l’emploi des pêcheurs et les pratiques durables.

Le succès évident de l’Espagne dans l’obtention d’une part aussi écrasante des fonds publics européens peut être attribué à la capacité reconnue de Madrid à influencer les politiques de l’UE en faveur de l’industrie de la pêche ibérique.

Se libérer de l’influence des lobbies industriels dans le cadre des négociations européennes sur l’avenir des océans et du secteur de la pêche est une condition sine qua non du succès de la réforme du budget européen.

Conclusion

Malgré les objectifs déclarés de l’UE concernant la protection et la restauration de la biodiversité et des habitats marins (6) (7) (8), ainsi que l’atténuation du changement climatique, les fonds publics continuent de soutenir des activités qui contribuent directement ou indirectement à la dégradation des espèces marines, des écosystèmes marins et de la capacité des océans à séquestrer le carbone.

Comme l’a regrettée la Cour des comptes européenne dans une évaluation de 2020 des politiques de protection des océans de l’UE (9) : « Les actions de l’UE n’ont pas permis de rétablir un bon état écologique des mers ni de ramener la pêche à des niveaux durables dans toutes les mers. Les règles de protection de l’UE n’ont pas conduit à la restauration d’écosystèmes et d’habitats importants ; les zones marines protégées offrent une protection limitée ; les dispositions visant à coordonner la politique de la pêche avec la politique de protection marine sont peu utilisées dans la pratique ; et relativement peu de fonds disponibles sont utilisés pour des mesures de conservation».

En conclusion, Flaminia Tacconi, responsable de la campagne sur les subventions européennes chez BLOOM, affirme : « Des milliards d’euros ont été gâchés. Il est temps de cesser d’utiliser l’argent public européen à l’encontre de nos propres intérêts. Avec la réforme budgétaire actuelle de l’UE, les institutions européennes ont l’occasion de redresser la barre. Si elles laissent passer cette occasion, d’autres eaux européennes pourraient suivre le cours tragique de la mer Baltique, qui connaît actuellement un effondrement écologique et socio-économique sans précédent ».

Changer de cap et gérer plus efficacement le budget européen consacré au secteur de la pêche n’est plus une question de préférence politique, idéologique, sociale ou environnementale. C’est désormais une priorité absolue et urgente pour l’Europe.

L’avenir des fonds européens

Partant du principe que cet échec n’est pas inévitable, BLOOM propose des moyens d’améliorer la gestion des fonds publics alloués au secteur de la pêche, présentés sous la forme de cinq impératifs structurels pour le futur fonds :

1) Recentraliser les données au niveau de la Commission européenne. La responsabilité de la centralisation et de la publication des données financières du secteur incombant aux États membres, la qualité et la transparence de ces informations ont considérablement baissé. Nous appelons donc à la recentralisation, au niveau de la Commission européenne, de toutes les données relatives aux fonds publics alloués au secteur de la pêche.

2) Veiller à ce que la régénération écologique, condition préalable à la reprise économique du secteur de la pêche, soit une priorité financière pour l’UE. Avec seulement 7 % du FEPAM alloués à la protection et à la restauration de la biodiversité, l’UE est loin de respecter ses propres engagements, alors que la grave dégradation des environnements marins de l’Union est à la fois la conséquence d’une mauvaise gestion et la raison pour laquelle le secteur est incapable de sortir de la crise. Le prochain fonds doit donc porter la part des fonds alloués à la protection marine à 50 % du budget global du règlement sectoriel, les 50 % restants étant à consacrer à la petite pêche côtière et à la transition du secteur de la pêche (voir les points 4 et 5 ci-dessous).

3) Mettre fin au financement de la surcapacité. Toute aide financière destinée à moderniser ou à accroître la capacité de pêche des segments de flotte qui exploitent des stocks épuisés doit être explicitement interdite. Les mécanismes actuels de contrôle et d’application sont insuffisants. Sans conditions crédibles et contraignantes, le prochain fonds reproduira les erreurs de ses prédécesseurs.

4) Conditionner l’octroi des aides publiques à une transition structurelle du secteur de la pêche afin d’assurer sa survie. L’âge de la flotte et le défi de son renouvellement offrent une occasion unique de remplacer les chalutiers de fond par des casiers, des lignes et des filets maillants. La protection des écosystèmes grâce à l’exclusion de la pêche industrielle des côtes européennes, la mise en place de véritables aires marines protégées et une meilleure protection des populations marines juvéniles sont d’autres conditions essentielles pour garantir la durabilité à long terme de la pêche.

5) Financer la suppression progressive des navires de pêche les plus gourmands en carburant. Sous l’impact du chalutage, les stocks halieutiques ont chuté de manière drastique et les chaînes alimentaires ont été perturbées, à tel point que la capacité effective des navires à débarquer du poisson s’est effondrée. La suppression progressive du chalutage de fond et son remplacement par des engins moins impactants est devenue une mesure urgente pour relancer l’emploi dans le secteur de la pêche et le libérer de sa dépendance aux combustibles fossiles.

NOTES

(1) Depuis 1994, 22 milliards d’euros courants ont été dépensés au titre des Fonds structurels de l’UE, soit 31 milliards en euros constants.

(2) Explorer des alternatives aux engins de pêche au chalut de fond en Europe, Seas at Risk & Oceana, 2022.

(3) Bulldozed, Une analyse sans précédent de la pêche au chalut dans les zones marines « protégées » européennes, BLOOM, mars 2024. https://www.bloomassociation.org/en/our-actions/our-themes/marine-protected-areas/what-are-marine-protected-areas/

(4) Enric Sala et Sylvaine Giakoumi. « Les réserves marines à interdiction de pêche sont les zones protégées les plus efficaces de l’océan. » ICES Journal of Marine Science 75.3 (2018) : 1166-1168.

(5) Plan d’action de l’UE : Protéger et restaurer les écosystèmes marins pour une pêche durable et résiliente, Communication de la Commission, COM(2023) 102 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:52023DC0102

(6) Directive-cadre « Stratégie pour le milieu marin » (DCSMM) 2008/56/CE du Parlement européen et du Conseil. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:32008L0056

(7) Règlement (UE) 2024/1991 du Parlement européen et du Conseil relatif à la restauration de la nature. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=OJ:L_202401991

(8) Règlement (UE) 2021/1119 du Parlement européen et du Conseil établissant le cadre pour atteindre la neutralité climatique et modifiant certains règlements, dit « loi européenne sur le climat ». https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:32021R1119 

(9) Rapport spécial de la Cour des comptes européenne établi en vertu de l’article 287, paragraphe 4, deuxième alinéa, du TFUE : « Environnement marin : la protection de l’UE est étendue mais pas approfondie », 2020. https://www.eca.europa.eu/Lists/ECADocuments/SR20_26/SR_Marine_environment_EN.pdf

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