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22 mai 2026

Un vote historique pour la mer Baltique, le premier pas dans la bonne direction

Hier, le Parlement européen a adopté, à une majorité étonnamment large et bienvenue, un texte d’une importance capitale pour l’une des bassins les plus menacés de l’Union européenne : la mer Baltique.

La plénière du Parlement européen a approuvé le rapport d’initiative (rapport INI) sur le plan de gestion pluriannuel pour la mer Baltique (1), porté par la députée européenne suédoise Isabella Lövin (Les Verts) (2) . Bien qu’il puisse paraître technique, ce rapport revêt une importance politique considérable, tant pour la mer Baltique que pour l’avenir de la gouvernance maritime de l’UE. Ce vote marque un engagement significatif de la part des groupes politiques européens, notamment du Parti populaire européen (PPE) de centre-droit, à prendre au sérieux la protection des habitats marins. Il envoie un signal sans ambiguïté quant aux ravages causés par la pêche industrielle non réglementée, notamment le chalutage, sur les populations de poissons et sur les communautés côtières qui dépendent de la pêche artisanale à petite échelle.

Une mer en crise

La mer Baltique est l’un des écosystèmes marins les plus dégradés au monde. Petite, peu profonde et presque fermée, elle est entourée d’États industrialisés qui l’ont utilisée comme dépotoir depuis des décennies. L’eutrophisation, la pollution plastique, la contamination chimique, les PCB, les dioxines, les PFAS, les espèces envahissantes et les effets de plus en plus marqués du changement climatique ont poussé l’écosystème à la limite de ses capacités.

La surexploitation de la mer Baltique par une pêche industrielle mal réglementée, qui repose largement sur le chalutage, a entraîné l’effondrement des stocks de morue, ainsi que des niveaux historiquement bas des populations de hareng. Les communautés de pêcheurs qui dépendent de ces ressources, en particulier les pêcheurs côtiers artisanaux, subissent les conséquences de décennies de gestion extractive et à courte vue.

Cette crise n’est pas le résultat d’un manque de connaissances scientifiques. Une étude phare réalisée en 2025 par le célèbre scientifique spécialisé dans la pêche Rainer Froese souligne clairement ce point : bien que le réchauffement des eaux et la perte d’oxygène jouent un rôle, la surpêche est si importante qu’elle suffit à elle seule à provoquer l’effondrement des stocks[3] . L’échec est donc d’ordre institutionnel : les organisations de pêche, les États membres et l’Union européenne elle-même ont fait pression pendant des années pour obtenir des quotas excessifs et non durables, fixés au-delà des avis scientifiques déjà trop généreux fournis par le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM). Les ministres au sein du Conseil les ont approuvés, voire augmentés davantage. Il en a résulté un système de gestion des quotas qui autorisait la capture d’une quantité de poissons bien supérieure à ce que les stocks pouvaient supporter[4], ou à ce que la mer pouvait reconstituer.

Cet échec comporte également une dimension structurelle, que le rapport de l’INI met à juste titre en évidence. La Commission a systématiquement omis de demander au CIEM d’intégrer pleinement les pressions environnementales dans ses évaluations, notamment les déficits en oxygène, la disponibilité alimentaire et l’état général de l’écosystème. En conséquence, la taille des stocks et la capacité de reproduction ont été à maintes reprises surestimées, alimentant ainsi un cycle de fixation excessive des quotas que les avis scientifiques, s’ils avaient été correctement appliqués, n’auraient jamais permis.

Le rapport de l’INI demande instamment que les futurs avis du CIEM soient fondés sur une approche écosystémique, tenant compte des interactions au sein du réseau trophique et des facteurs de stress environnementaux, et qu’ils communiquent l’incertitude inhérente à ses évaluations. Ce rapport n’est pas une simple note technique. C’est le constat que la chaîne consultative censée protéger les stocks halieutiques de la Baltique est elle-même devenue une partie du problème.

Le rapport demande également de combler une lacune spécifique dans la gestion des quotas. Les règles actuelles de l’UE autorisent une certaine flexibilité d’une année sur l’autre dans les limites de capture, ce qui, dans la pratique, permet la poursuite de la surpêche même lorsque les stocks sont déjà dans un état critique. Le Parlement demande désormais que cette flexibilité soit interdite pour les stocks dont les niveaux sont tombés en dessous des points de référence de conservation de précaution. Il s’agit d’une mesure technique mais lourde de conséquences, et son inclusion dans ce texte est importante.

Des décennies de subventions ont alimenté cette catastrophe. Comme dans toutes les eaux de l’UE, les fonds publics européens ont soutenu une pêche industrielle et destructrice au détriment des petits pêcheurs côtiers ainsi que de la protection et de la conservation du milieu marin, comme l’analyse notre récent rapport « Wasted Billions » (Des milliards gaspillés)[5] .

Sur plus de 30 ans de subventions européennes, seuls 2,7 % des fonds de l’UE en moyenne ont été investis dans la protection et la restauration du milieu marin au sein de l’Union, tandis que le secteur de la pêche recevait 1,61 milliard d’euros par an.

La catastrophe qui frappe la mer Baltique doit être prise en compte dans les prochaines décisions de l’UE concernant le prochain budget européen, en affectant les fonds destinés à la pêche et aux océans à deux priorités : 50 % pour la conservation et la restauration du milieu marin, et 50 % pour les pêcheurs artisanaux à faible impact et la transition vers l’abandon des pratiques de pêche destructrices, comme le recommandent plus de 60 ONG européennes et nationales[6] .

Un appel clair en faveur d’une gestion écosystémique et de l’élimination de la pêche industrielle en mer Baltique

C’est dans ce contexte qu’a été rédigé le rapport d’initiative adopté hier. En résumé, il conclut que le plan de gestion pluriannuel de la mer Baltique n’a pas atteint ses objectifs, exprime clairement son insatisfaction vis-à-vis du cadre actuel et invite la Commission européenne à changer de cap en proposant un plan de reconstitution et de rétablissement pour la mer Baltique. Surtout, il précise également que les espèces halieutiques de la mer Baltique ne peuvent plus être gérées de manière isolée. Le rapport préconise une approche pleinement fondée sur l’écosystème, s’appuyant sur les avis scientifiques du CIEM qui tiennent compte des données de mortalité par pêche ajustées en fonction de l’écosystème, d’indicateurs issus de l’ensemble des réseaux trophiques et des exigences de la directive-cadre «Stratégie pour le milieu marin». Le Parlement souligne également la nécessité de rétablir des stocks halieutiques sains, dotés d’une structure d’âge et de taille adéquate, et d’inclure des marges de sécurité préventives ainsi que des mesures automatiques lorsque les stocks tombent en dessous de seuils critiques.

Nous saluons les appels lancés :

  • à la Commission européenne de restreindre les activités extractives, y compris et en particulier la pêche au chalut, dans les aires marines protégées. Cela devrait aller de soi, mais ce n’est pas le cas : dans toute l’Union européenne, la pêche, y compris le chalutage de fond, reste tout à fait légale dans les zones dites « protégées » ;
  • mettre en œuvre de manière adéquate les mesures spécifiques prévues dans le cadre de la politique commune de la pêche (PCP), qui exige que les possibilités de pêche soient attribuées en fonction des performances environnementales, sociales et économiques des opérateurs (en donnant ainsi la priorité à la pêche côtière artisanale par rapport aux flottes industrielles)[7];
  • pour un renforcement de l’application du règlement relatif au contrôle de la pêche afin de lutter contre la fausse déclaration des captures, la mise en œuvre de l’obligation de débarquement et l’adoption de mesures fondées sur des données scientifiques pour favoriser la reconstitution des stocks en mer Baltique, y compris la fermeture de certaines pêcheries pour les stocks les plus épuisés ;
  • en faveur de la reconstitution du marsouin commun de la Baltique, espèce en danger critique d’extinction ;
  • pour une meilleure intégration de la pêche récréative dans les cadres de gestion;
  • pour mettre fin aux activités de pêche, notamment au chalutage, destinées à la production de farine de poisson (ce qu’on appelle la « pêche minotière ») et pour donner la priorité aux poissons destinés à la consommation humaine directe pendant la phase de reconstitution des stocks surexploités. La pêche destinée à la production de farine de poisson prive des mers déjà appauvries de poissons qui pourraient au moins servir à l’alimentation humaine directe. Cette mesure a recueilli une large majorité en séance plénière, mais elle a été contestée par une partie importante du Parti populaire européen, y compris l’ensemble de la délégation française des Républicains, révélant ainsi leur opposition idéologique à des mesures fondées sur la science et le bon sens élémentaire ;

Les mauvais amendements qui n’ont pas été adoptés

Ce résultat a été rendu possible en partie grâce au rejet des amendements les plus néfastes, déposés principalement par les Conservateurs et Réformistes Européens (ECR), groupe politique d’extrême droite. La majorité du Parlement a rejeté les amendements visant à supprimer l’appel en faveur de plans pluriannuels et de plans de reconstitution fondés sur des avis scientifiques[8] , ainsi qu’à éliminer les dispositions appelant à des possibilités de pêche pleinement conformes au principe de précaution[9] . Ont également été rejetés les amendements qui auraient supprimé l’appel en faveur de l’évaluation des fermetures de pêcheries pour les stocks les plus vulnérables[10] , et ceux qui auraient supprimé les exigences relatives à la mise en œuvre des règles de supervsio des pêches prévues par le règlement de contrôle[11]. Les amendements du groupe ECR, qui visaient à supprimer du rapport toute référence à l’arrêt du chalutage dans certaines parties de la mer Baltique et, plus gravement encore, à l’arrêt de la pêche de réduction destinée à la production de farine et d’huile de poisson, n’ont pas non plus été adoptés[12]. Dans l’ensemble, ces amendements régressifs ont été soutenus par les groupes d’extrême droite (ECR, Les Patriotes pour l’Europe, Europe des nations souveraines) et par une partie variable du PPE.

Ce qui reste profondément préoccupant

L’appel en faveur de plans de gestion ciblant les populations de grands cormorans, présentées comme une menace pour la pêche et l’aquaculture en raison de leur nombre croissant, figure parmi les passages les plus problématiques du rapport final de ce INI. À l’instar des loups dans les écosystèmes terrestres, ces animaux sont devenus les boucs émissaires d’un secteur des pêches peu disposé à remettre en cause son propre modèle. Pourtant, au lieu de réformer les pratiques qui ont en réalité dévasté les stocks halieutiques de la Baltique, certaines fractions du Parlement, notamment les Socialistes et Démocrates et le groupe libéral Renew, ont choisi d’apporter leur soutien à la persécution d’espèces sauvages.

Des termes similaires apparaissent concernant les populations de phoques gris. Il ne s’agit pas d’une mesure ponctuelle : elle s’inscrit dans un schéma récurrent qu’il convient de dénoncer comme tel.

Le désastre de la pêche en mer Baltique : une cause fédératrice pour tous les groupes politiques démocratiques

Le rapport a été soutenu par une large majorité du Parlement, y compris une partie très importante du Parti populaire européen. Seule l’extrême droite s’y est opposée, cherchant à bloquer ce premier texte appelant la Commission européenne à mener une révision véritablement approfondie du système de gestion de la pêche en mer Baltique, une région qui en a plus que jamais besoin[13] . Le PPE doit désormais faire preuve de cohérence et maintenir ce même niveau d’ambition et de bon sens non seulement en mer Baltique, mais aussi dans le reste des bassins maritimes européens. Il en va de sa crédibilité politique.

[1] https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121_EN.html

[2] Isabella Lövin, députée européenne suédoise des Verts

[3] https://www.uni-kiel.de/en/research/priority-research-areas/kiel-marine-science/news/newsletter/content/news/20250522-fisheries-management-1 ; https://link.springer.com/article/10.1007/s10641-021-01209-1

[4] Geomar, Why Europe’s Fisheries Management Needs a Rethink

[5] https://bloomassociation.org/wp-content/uploads/2026/06/Wasted-billions.pdf

[6] https://bloomassociation.org/wp-content/uploads/2026/03/NGO-Policy-briefing_UPDATED-Feb-2026-V172.pdf

[7] Article 17 du règlement (UE) n° 1380/2013 du Parlement européen et du Conseil du 11 décembre 2013 relatif à la politique commune de la pêche,

[8] Amendement 25 https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-023-032_EN.pdf

[9] Amendement 27 https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-023-032_EN.pdf

[10] Amendement 29 https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-023-032_EN.pdf

[11] Amendement 34S https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-033-042_EN.pdf

[12] Amendements 42S et 43 https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-033-042_EN.pdf et https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0121-AM-043-043_EN.pdf

[13] Quelques membres du groupe The Left ont également voté contre ce texte, notamment la rapporteure fictive Anja Hazekamp, du parti néerlandais de défense des droits des animaux. Toutefois, dans leur cas, l’opposition au rapport ne visait pas à bloquer les avancées préconisées dans le texte, mais plutôt à exprimer leur désaccord avec les mesures de gestion concernant les grands cormorans et les phoques grises, qu’une partie du groupe juge inacceptables.


Alain ROLLAND © European Union 2026 – Source : EP

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