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08 juin 2022

« Le décret qui révèle l’escroquerie écologique d’Emmanuel Macron »

Tribune de Claire Nouvian parue dans le journal Le Monde le 7 juin 2022

L’association BLOOM dépose le 8 juin un recours contre un décret gouvernemental estimé dangereux pour l’avenir de l’océan, du climat et de la pêche artisanale.

En cette journée mondiale de l’océan, je suis porteuse de deux mauvaises nouvelles. La première, c’est que la France, deuxième puissance maritime mondiale, vient de prouver par un terrible décret qu’elle n’avait nullement l’intention de protéger son territoire marin malgré l’urgence à restaurer la santé d’un océan qui n’est plus que l’ombre de lui-même alors qu’il est un allié stratégique dans la lutte contre le réchauffement climatique, absorbant plus d’un quart de nos émissions de CO2 chaque année.  

La seconde, c’est que non, Emmanuel Macron n’a pas fait son aggiornamento ‘écolo’ et il ne le fera pas. Alors que d’une main, le Président préparait son plaidoyer de Marseille de l’entre-deux-tours à l’adresse de l’électorat vert, empruntant à Jean-Luc Mélenchon son concept de « planification écologique », de l’autre, il orchestrait la signature le 12 avril d’un décret honteux [1] mettant en pièces le concept même « d’aire marine protégée » et rendant inopérantes toutes les promesses qu’il avait faites à ce sujet.  

Destruction de la notion même de protection

Rappelons que de 2019 à 2022, Emmanuel Macron a martelé que la France protègerait « 30% de ses eaux dont 10% en pleine naturalité » ou en « protection forte ». Des annonces cohérentes avec l’objectif de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) de protéger 30% de l’océan d’ici 2030.[2] Des annonces univoques sachant que l’UICN a clarifié qu’une aire marine ne pouvait pas s’appeler « protégée » si des activités industrielles (incluant la pêche) y étaient conduites. L’engagement du Président de protéger 30% de notre territoire marin correspondait donc à l’interdiction catégorique des extractions et installations industrielles. Cela signifiait aussi que les 10% de « protection forte » promis par Emmanuel Macron correspondaient automatiquement au degré supérieur de protection : une protection intégrale, stricte, ce que les Anglo-Saxons nomment les « no-take zones ».  

Ces zones de protection « forte » ne permettent aucune activité humaine, pas même les prélèvements de la pêche artisanale. Ce sont les plus efficaces pour restaurer l’océan. Les scientifiques ont quantifié le rétablissement spectaculaire du milieu marin quand cessaient les pressions anthropiques : la biomasse des poissons y est 670% plus importante que dans les eaux non protégées ![3] Or, aujourd’hui, la France ne protège que 0.09% de sa façade méditerranéenne et 0.005% de sa façade Atlantique, Manche et Mer du Nord ![4]

Malheureusement, protéger moins de 1% de l’océan est encore trop élevé pour les industriels et Emmanuel Macron a choisi de prendre leur parti plutôt que celui de la science et des citoyens en amoindrissant, par décret du 12 avril, les critères de « protection forte ».

Un décret aux effets désastreux

Le décret prévoit que les activités humaines impactantes « sont évitées, supprimées ou significativement limitées » alors que toutes les activités humaines, pas seulement industrielles, devraient y être formellement interdites et pas uniquement « évitées » ou « limitées ».  C’est un glissement de terrain de toutes les catégories de protection qui s’opère en nivelant par le bas la définition du standard supposément le plus ambitieux. En créant une définition juridique dans laquelle les industries extractives peuvent s’engouffrer pour poursuivre leurs activités bio-climaticides dans les zones supposément « protégées », ce décret représente un danger systémique pour l’océan. Quand la France, qui contrôle une surface maritime de plus de 10 millions de km², redéfinit à sa sauce le concept de protection, elle prend la responsabilité de détruire l’ambition environnementale des autres nations et notamment de l’Union européenne. Alors que le GIEC nous somme d’agir immédiatement pour protéger le climat et la biodiversité, les effets de ce texte sont potentiellement désastreux. C’est pourquoi BLOOM engage un recours contre le décret gouvernemental. 

Le cynisme écologique d’Emmanuel Macron

Les partisans du Président pourraient invoquer des circonstances atténuantes en expliquant que le lobby breton qu’il a rallié à lui avec les barons socialistes de la Bretagne productiviste (Richard Ferrand et Jean-Yves Le Drian en tête) a forcé notre Président à « céder » à leurs exigences de protéger la pêche chalutière industrielle plutôt que l’océan, bien qu’elle soit fortement émettrice de CO2, destructrice de biodiversité et du carbone stocké dans les sédiments marins. Mais ce serait angéliser Emmanuel Macron qui a agi avec détermination en faveur des lobbies de la pêche industrielle et des activités extractives climaticides. La chronologie en atteste : lorsque M. Macron a annoncé le doublement des aires marines sous « protection forte » au Sommet de l’Océan qu’il a organisé peu de temps avant l’élection présidentielle, il savait parfaitement qu’un décret vidant ses annonces de leur substance était non seulement déjà rédigé, mais sa consultation publique était même déjà close depuis exactement une semaine, le 5 février 2022.[5] Le décret paru au lendemain du premier tour donne un nouvel éclairage aux annonces présidentielles du « One Ocean Summit » : il s’agissait bien d’une escroquerie écologique, soutenue par un cynisme politique total, résolu, machiavélique.  

En cette journée mondiale de l’océan, demeure une bonne nouvelle : nous tenons entre nos mains une cartographie de l’espoir. Les évaluations scientifiques indiquent qu’en protégeant réellement 30% de l’océan, il est possible de régénérer les populations sauvages de poissons, les écosystèmes marins et le climat et d’augmenter les captures mondiales de poissons de 5,9 millions de tonnes.[6] Améliorer le sort de la pêche artisanale et la sécurité alimentaire est possible. Ne reste plus qu’à se libérer de l’emprise des lobbies industriels et de leurs complices politiques. 

[1] Décret n°2022-527 du 12 avril 2022 pris en application de l’article L. 110-4 du code de l’environnement et définissant la notion de protection forte et les modalités de la mise en œuvre de cette protection forte.

[2] UICN, «WCC-2016-Res-050-FR Accroître l’étendue des aires marines protégées pour assurer l’efficacité de la conservation de la biodiversité».

[3] https://academic.oup.com/icesjms/article/75/3/1166/4098821

[4] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0308597X20310307

[5] Ministère de la transition écologique, «Projet de décret pris en application de l’article L. 110-4 du code de l’environnement et définissant la notion de protection forte et les modalités de la mise en œuvre de cette protection forte.», 14 janvier 2022, http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/projet-de-decret-pris-en-application-de-l-article-a2569.html

[6] Enric Sala et al., «Protecting the Global Ocean for Biodiversity, Food and Climate», Nature592, no7854 (avril 2021): 397‑402, https://www.nature.com/articles/s41586-021-03371-z

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