17 octobre 2025
Après avoir célébré l’adoption de la directive européenne sur le devoir de vigilance en 2024, les députés macronistes qui siègent au sein du groupe Renew sont en train de torpiller cette législation historique afin de contenter les lobbies industriels et l’administration Trump, qui a fait de la destruction des normes sociales et environnementales européennes son cheval de bataille.
Alors qu’un vote crucial sur l’avenir du devoir de vigilance se tiendra cette semaine au Parlement européen, les députés macronistes sont à la croisée des chemins. Se soumettre au diktat de l’administration Trump et des lobbies industriels, ou défendre le Green Deal et le droit européen en vigueur.
Dix ans après l’effondrement du Rana Plaza, l’Union européenne adoptait en mai 2024 une directive historique concernant le devoir de vigilance des grandes entreprises opérant sur le marché européen. Cette législation a créé un cadre juridique européen pour rendre les grandes entreprises européennes et non-européennes opérant au sein de l’Union européenne responsables pour les violations des droits humains et la destruction de l’environnement perpétrées par leurs filiales, fournisseurs et sous-traitants de par le monde.
Une législation clé pour éviter d’ouvrir l’Union européenne aux pires vents de la mondialisation, défendre les normes sociales et environnementales européennes, et assurer aux citoyens et citoyennes européens qu’ils ne se rendent pas complices, par leurs achats ou leurs investissements, de l’esclavage moderne des Ouighours dans les usines chinoises, des sévices infligés aux pêcheurs retenus prisonniers sur les navires thoniers de la flotte taiwanaise, des violations des droits humains en Ouganda dans le projet EACOP de TotalEnergies, ou de l’ouverture de nouveaux projets fossiles dénoncés par les climatologues.
Lors de la précédente mandature européenne, les députés européens macronistes ont célébré l’adoption de cette législation historique, en des termes dithyrambiques.
Le 1er juin 2023, lors d’un vote clé sur la directive au Parlement européen, Valérie Hayer, présidente de la délégation française du groupe Renew, salue « une grande victoire pour les droits de l’Homme et le climat », souligne qu’avec cette législation, « fini l’impunité à l’autre bout du monde ou chez les sous-traitants de ces multinationales », notant enfin que « l’extrême-droite s’est opposée mais est-ce une surprise ? ».
Le 14 décembre 2023, lors de l’accord provisoire trouvé en trilogue, l’eurodéputé Renew Pascal Canfin, alors président de la Commission Environnement du Parlement européen, décrit « une avancée majeure, un des piliers de la création d’un système économique plus responsable, adapté aux enjeux du XXIème siècle. L’Europe est au rendez-vous de la défense de nos valeurs ».
Même son de cloche le 16 décembre 2023 pour Stéphane Séjourné, président du groupe Renew, qui se dit fier de l’adoption de cette loi qui « va obliger les multinationales à respecter les droits humains et environnementaux sur l’ensemble de leur chaîne de valeur » pour « mettre fin au travail forcé des Ouïghours ou à la déforestation pour produire des biens que nous avons l’habitude de consommer en masse », ne manquant pas en conclusion de « déplorer une nouvelle fois l’attitude du Rassemblement national qui les place du mauvais côté de l’Histoire ».
Le 9 juin 2024, l’équilibre des forces politiques au sein de l’Union européenne bascule soudainement à droite, les partis de droite et d’extrême-droite devenant alors majoritaires au sein du Parlement européen.
Ursula von der Leyen, après avoir présidé à la création du Green Deal, s’engage alors dans « une nouvelle approche » pour accéder aux demandes des lobbies industriels. Confirmée à la présidence d’une nouvelle Commission penchant nettement plus à droite, Ursula von der Leyen annonce dès le 8 novembre 2024 la couleur avec une législation « Omnibus » destinée à réduire la bureaucratie et à lever les contraintes de reporting, notamment en ce qui concerne le devoir de vigilance fraîchement promulgué.
Stéphane Séjourné, nommé vice-président exécutif à la Prospérité et la Stratégie industrielle, prend alors le dossier en main. S’engage alors une procédure accélérée, pour laquelle la médiatrice de l’Union européenne mène aujourd’hui une enquête pour infraction aux lignes directrices pour une meilleure réglementation, pour lever les contraintes imposées aux grandes entreprises. Comme l’a révélé récemment Reclaim Finance, « sur les 190 rendez-vous effectués pendant la préparation de la loi, son Cabinet a organisé 165 rencontres (86,84%) avec des entreprises ou groupements d’intérêts privés, notamment plusieurs rendez-vous avec le MEDEF, la Société Générale ou encore BusinessEurope ». Pour Stéphane Séjourné lui-même, c’est carton plein : « Stéphane Séjourné a rencontré 37 acteurs différents. Tous les acteurs rencontrés défendaient des intérêts économiques ou financiers privés, à l’exception d’une visite de terrain du centre national de recherche aérospatiale roumain. Stéphane Séjourné n’a rencontré aucune ONG ».
Le 26 février 2025, Stéphane Séjourné dévoile la proposition de directive Omnibus, fruit de ce processus hors-norme, taillé sur mesure pour les lobbies industriels européens. Mais ce n’est manifestement pas assez pour les lobbies industriels américains et Donald Trump, qui lancent une offensive d’une ampleur inédite pour tuer dans l’œuf le devoir de vigilance européen.
Le 12 mars 2025, l’élu républicain Bill Hagerty dépose un projet de loi au Congrès américain au titre équivoque : « Interdire aux entités qui font partie intégrante des intérêts nationaux des États-Unis de participer à toute réglementation étrangère en matière de diligence raisonnable en matière de durabilité, y compris la directive de l’Union européenne sur le devoir de vigilance en matière de durabilité des entreprises ».

Projet de loi déposé au Congrès américain le 12 mars 2025
Dès lors, le débat politique européen se déroule sous le diktat de Donald Trump, cédant peu à peu à toutes ses injonctions.
Le 9 mai 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz, trois jours après son élection à la tête de l’exécutif allemand, plaide pour la suppression de la directive européenne et la signature d’un accord de commerce avec les États-Unis lors d’une conférence de presse à Bruxelles.
Le 19 mai 2025, à Versailles, lors du sommet « Choose France », le Président de la République Emmanuel Macron prend la parole face à de grands investisseurs étrangers. Le Président de la République dénonce les errements de la politique commerciale européenne, expliquant que « nous avons ouvert nos marchés à des entreprises en provenance de ces régions qui appliquent des normes moins strictes ». Mais, quelques instants plus tard, ce sont toutes les normes sociales et environnementales européennes qui sont remises en cause, devoir de vigilance en tête : « il nous faut aller vite et faire beaucoup si nous voulons rester dans la course. Donc, tout d’abord, pour se faire, simplification (…) CS3D (la directive européenne sur le devoir de vigilance) vient d’être reporté, certes, pour un an, mais il faudrait l’écarter. Et je ne parle pas du contenu, je parle simplement de la façon de resynchroniser avec les États-Unis, sinon, nous n’aurons aucune chance compte-tenu de la situation ».
Le lendemain, Pascal Canfin, désormais chef de file pour le groupe Renew concernant le règlement Omnibus, dénonce cette fuite en avant imposée par Donald Trump et un prétendu besoin de « resynchroniser » l’Union européenne avec la politique de Donald Trump, ironisant : « Dans ce cas, je propose que la France sorte de l’Accord de Paris, qu’elle sorte de l’Organisation mondiale de la santé, qu’elle supprime l’Agence française de développement… ».
Un mois plus tard, le Conseil de l’Union européenne adopte son avis sur la directive Omnibus, procédant à une nouvelle étape de détricotage de la directive européenne sur le devoir de vigilance.
Mais l’offensive américaine ne faiblit pas.
Lors de la rencontre entre Donald Trump et Ursula von der Leyen en Écosse le 21 août 2025, nouveau coup de semonce, et nouveau recul d’Ursula von der Leyen : l’Union européenne s’engage dans la déclaration commune finale à « tout mettre en œuvre pour que la directive sur le devoir de vigilance (…) n’impose pas de restrictions excessives au commerce transatlantique », et « s’engage à œuvrer pour répondre aux préoccupations des Etats-Unis concernant l’imposition des exigences de la CSDDD (la directive sur le devoir de vigilance) aux entreprises de pays tiers disposant de réglementations pertinentes de haute qualité ». En d’autres termes : l’Union européenne s’engage à créer un régime d’exception pour les entreprises américaines.

Extrait de la déclaration commune entre les États-Unis et l’Union européenne du 21 août 2025
Début octobre 2025, le Président américain a rappelé l’UE à son engagement, en envoyant un courrier à la Commission européenne exigeant l’exclusion des entreprises américaines du champ d’application du devoir de vigilance européen.
Une entreprise américaine en particulier est à la manœuvre : ExxonMobil. Comme le révèle l’ONG SOMO, « entre mars 2024 et juillet 2025, ExxonMobil s’est entretenue au moins sept fois avec la Commission européenne pour discuter de son agenda de simplification ». Le PDG de la major pétrolière multiplie les initiatives, expliquant sur la chaîne CNBC que la directive est « l’une des pires lois que j’ai jamais vues adopter », avant de s’entretenir le 18 septembre 2025 avec Donald Trump pour lui demander d’accroître la pression sur l’Union européenne afin d’obtenir l’abrogation de la directive européenne sur le devoir de vigilance, et de suspendre un investissement de 100 millions d’euros à Anvers et Rotterdam pour faire plier l’Union européenne sur les normes environnementales en cours de négociation à Bruxelles sur le recyclage du plastique.
La droite conservatrice européenne, qui a fait de son « choc de simplification » un mantra, notamment en ce qui concerne le devoir de vigilance, embraie pour torpiller la directive lors de son passage devant le Parlement européen et entamer son entreprise de destruction du Green Deal.
Le 1er octobre 2025, l’eurodéputé conservateur Jörgen Warborn (PPE), qui pilote les négociations sur le devoir de vigilance au sein du Parlement européen, lance un ultimatum inédit à la droite libérale (Renew) et aux socialistes (S&D) : accepter de poursuivre la destruction de la directive sur le devoir de vigilance selon ses conditions, ou assister à son démantèlement dans une alliance inédite entre la droite conservatrice et l’extrême-droite.
Du côté des socialistes, de nombreuses délégations refusent un tel chantage et se rangent derrière la cheville ouvrière de l’adoption de la directive européenne sur le devoir de vigilance, la socialiste Lara Wolters, qui aura consacré sept années de mandat parlementaire à ce sujet. Mais les socialistes espagnols font sécession et suivent la ligne imposée par leur premier ministre, Pedro Sanchez, qui a conclu un accord tacite trois semaines plus tôt avec le chancelier allemand Friedrich Merz pour que les conservateurs allemands et les socialistes espagnols travaillent de concert au Parlement européen…
Avec un groupe socialiste au bord de l’implosion sur ce dossier, ce sont les parlementaires européens de la droite libérale (Renew) qui sont les juges de paix. Et c’est ici que les macronistes, qui s’étaient félicités de l’adoption de la directive européenne sur le devoir de vigilance, et qui critiquaient les reculs d’Emmanuel Macron face à Donald Trump, se sont à leur tour soumis au diktat des lobbies industriels et de Donald Trump, craignant des mesures de rétorsion et de nouveaux droits de douane imposés par la Maison-Blanche.
Le 8 octobre 2025, Pascal Canfin se félicite de la proposition d’accord de la droite conservatrice. Loin de dénoncer un chantage abject du PPE, prêt à se jeter dans les bras de l’extrême-droite à l’aube de cette mandature européenne, l’eurodéputé français met en avant l’alliance conclue entre le PPE, Renew et les socialistes espagnols, soulignant que Renew a « toujours visé un vote de la coalition von der Leyen sur le dossier ».
Toutes les lignes rouges concernant l’effectivité de la directive européenne sont franchies dans cet « accord » imposé au forceps par les conservateurs du PPE sous la pression des lobbies industriels et de Donald Trump. Une défaite en rase campagne telle que, le 8 octobre 2025, la Commission européenne tente de sauver les apparences en prétendant de pas céder à Donald Trump, en dépit de l’évidence…
Le 13 octobre 2025, cet accord infernal entre la droite conservatrice (PPE), la droite libérale (Renew) et les socialistes espagnols a fait ses preuves au sein de la Commission juridique du Parlement européen, réduisant la directive sur le devoir de vigilance à peau de chagrin.
La semaine prochaine, le Parlement européen doit procéder à un vote d’une importance cruciale. L’eurodéputée française Valérie Hayer, présidente du groupe Renew, et Pascal Canfin, en charge de la directive Omnibus pour Renew, se retrouvent face à l’histoire :
Ce qui se joue donc au Parlement européen cette semaine est simple : plier face aux lobbies industriels et à Donald Trump, qui est parvenu en l’espace de quelques mois à convaincre Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron et Friedrich Merz de renoncer aux normes sociales et environnementales européennes, ou sauver le devoir de vigilance de l’abîme, défendre l’économie européenne face à ce que la mondialisation fait de pire, et faire primer le respect des droits humains et de l’environnement sur les profits des grands groupes industriels.
Crédit image : European Union, 2025
24 septembre 2025
Monsieur le Premier Ministre,
La Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC) devait être publiée en juillet 2023. Deux ans plus tard, elle n’a toujours pas vu le jour. Chaque mois de retard accroît les coûts écologiques, sanitaires et sociaux de l’inaction. Mais vous avez aujourd’hui l’opportunité d’y remédier.
03 juin 2025
Plus de 80 % des Français·es veulent que les multinationales soient obligées de prévenir leurs impacts sociaux, environnementaux et climatiques, ainsi que ceux de leurs sous-traitants. C’est le résultat d’un nouveau sondage OpinionWay pour Reclaim Finance et le Forum citoyen pour la justice économique (1). Ce sondage intervient peu après la proposition d’Emmanuel Macron de supprimer un texte clé pour la régulation des multinationales, le devoir de vigilance européen des entreprises. Les organisations de la société civile appellent le gouvernement à prendre en compte l’avis des Français·es et à défendre la directive sur le devoir de vigilance (CSDDD) et la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité des entreprises (CSRD), en cours de révision.
26 février 2025
La Commission européenne a rendu publique ce jour une proposition législative revenant de manière brutale sur des avancées pourtant cruciales pour la protection des droits humains, de l’environnement et du climat. Sous couvert de « simplifier » la vie des entreprises, la directive « Omnibus » de la Commission propose de démanteler nombre d’obligations en matière de durabilité et de protection des droits humains.