Alors que les catastrophes climatiques s’accélèrent et s’intensifient, que la biodiversité s’effondre et que le secteur de la pêche artisanale est exsangue, la solution à cette dégradation continue de l’océan, du climat, des emplois et des finances publiques existe : la protection du milieu marin. Créer de vraies aires marines, qui interdisent les infrastructures et activités industrielles ainsi que les engins à fort impact tels que les différentes formes de chalutage, est une étape indispensable pour notre avenir.
Une aire marine protégée (AMP) est une zone dédiée à la protection et restauration des écosystèmes marins. L’UICN, l’organisation internationale de référence, a adopté une définition claire de ce qu’est une aire marine protégée : c’est une zone dans laquelle les activités et infrastructures industrielles sont interdites, et notamment la pêche industrielle. La pêche industrielle qui doit être exclue des aires marines protégées concerne toute pêche pratiquée à bord de navires motorisés de plus de 12 mètres et tous les navires “utilisant des dispositifs de chalut traînés ou remorqués le long des fonds marins ou de la colonne d’eau”.
Les AMP sont une solution efficace et juste pour faire face à la crise climatique, sociale et environnementale. L’océan absorbe environ un tiers de nos émissions de CO2 via des mécanismes physiques et biologiques et les recommandations des scientifiques du GIEC et de l’IPBES sont sans appel : il faut protéger les écosystèmes, et cela passe par la mise en place d’un réseau cohérent et représentatif d’AMP. La mise en place de vraies AMP permet de réduire la pression de la pêche, et donc de protéger les zones de reproduction et d’alimentation des espèces marines. Les effets d’une AMP sont systématiquement positifs : toutes les études montrent ainsi qu’il y a plus de poissons en nombre, plus de diversité, et des poissons plus gros. La création d’une AMP peut ainsi entraîner une augmentation des prises et donc des revenus des pêcheurs locaux.

Depuis les années 1990, les États ont multiplié les engagements en faveur de la mise en œuvre d’aires marines protégées, qui tardent à voir le jour.
Mais, les pays européens sont loin de suivre ces objectifs européens, à l’instar de la France qui autorise encore le chalutage dans ses aires marines dites « protégées ».
Avec une surface maritime de 10 millions de km², la France est la deuxième puissance maritime mondiale (et première puissance maritime européenne) et le seul Etat à être présent sur tous les océans. Par ailleurs, la France accueille en juin 2025 la 3e Conférence des Nations Unies sur l’océan, un moment décisif et historique pour protéger réellement notre océan et être à la hauteur de l’urgence climatique, environnementale et sociale. Cela lui confère une responsabilité majeure et la nécessité d’agir.
Pourtant la France poursuit actuellement une politique de non-protection de ces eaux, se réduisant à faire des annonces ambitieuses, sans quasiment rien protéger réellement. Ainsi, seulement 0,1% dans ses eaux métropolitaines sont réellement protégées, et l’AMP la plus chalutée d’Europe est française : c’est le talus du Golfe de Gascogne. La pêche au chalut dans les AMP est aussi pratiquée par les méga-chalutiers pélagiques, de gigantesques navires pouvant mesurer jusqu’à 145 mètres de long, capturer 400 tonnes de poissons par jour, soit autant que 1 000 navires de pêche artisanale en une journée.

Figure : Carte montrant les zones considérées comme « protégées » selon la législation française en vigueur (à gauche) et selon les critères scientifiques internationaux (à droite). Les zones réellement protégées sont si peu nombreuses et réduites qu’elles sont invisibles en conservant la carte à la même échelle (BLOOM, 2022).
Afin de rendre visible cette imposture à la française qui fait des ravages quotidiens, BLOOM a lancé un radar du chalutage dans les aires marines françaises supposément « protégées ». Cet outil rend visible la destruction massive occasionnée par le chalutage de fond sur des écosystèmes vulnérables et précieux.
Il existe en France au moins 641 AMP dont 450 en France métropolitaine, réparties dans plus de 18 catégories de protection différentes, alors que l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) n’en distingue que six. Il s’agit d’un mille feuille kafkaïen : les différentes catégories d’AMP en France sont d’une telle diversité que leur chiffrage exact est impossible. Pire encore, en analysant les 14 catégories recensées en France métropolitaine, aucune ne correspond à la définition d’une aire protégée selon l’UICN.
Par ailleurs, les rares vraies aires marines protégées se situent majoritairement dans des zones éloignées et peu fréquentées de l’Océan austral : loin des zones qui subissent réellement une forte pression de pêche impactant la biodiversité et les écosystèmes marins. En France métropolitaine, là où la pression de la pêche industrielle est la plus forte, le pourcentage de protection tombe à un niveau quasiment inexistant : en Manche, Atlantique et Mer du Nord, seul 0,005% des eaux françaises sont totalement protégées et 0,094% sur la façade Méditerranéenne.
Un exemple très parlant de cette imposture française est celui du décret portant sur la définition de la « protection forte » qui remplace la « protection stricte » recommandée par la Commission européenne. Au lieu de se conformer aux normes internationales de classification des aires marines protégées, le gouvernement français évite à tout prix de définir ce qu’est une aire marine protégée, et ce qui doit être interdit dans un tel espace. Pire encore, aucune de ces catégories n’interdit systématiquement les activités industrielles si bien qu’aucune ne peut être considérée comme une véritable aire marine protégée selon les standards internationaux.
Lors de la COP15 sur la biodiversité en 2022, les Etats se sont accordés sur l’objectif de protéger 30% de leurs eaux d’ici 2030, l’Union européenne s’étant déjà fixé cet objectif dès 2020 en recommandant qu’un tiers de cette protection interdise toute activité extractive. Une mesure indispensable au vu de l’urgence climatique, comme le rappelle le GIEC : la protection des écosystèmes naturels est le deuxième levier le plus efficace pour lutter contre le changement climatique. Pour protéger les écosystèmes marins, la communauté scientifique est très claire : une aire marine protégée (AMP) est une zone sans chalutage ni activité ou infrastructure industrielle.
Pourtant, le chalutage, l’une des techniques de pêche les plus destructrices, sévit dans plus de 78% de la surface des aires marines protégées européennes. Pire encore : les « navires usines » européens de plus de 80 mètres opèrent quasi tous dans ces aires marines dites « protégées ». Les pays où les AMP sont les plus chalutées sont l’Italie, l’Espagne et… la France.
Eviter la déroute mondiale du climat et l’extinction de masse des espèces sauvages nécessite une action prioritaire et essentielle parmi les 15 points de la Coalition citoyenne pour la protection de l’océan : il faut protéger réellement les écosystèmes et puits de carbone marins, en instaurant
La mise en œuvre de vraies AMP doit nécessairement s’accompagner d’un plan de transition sociale et écologique du secteur de la pêche.
Rappelons que les pêcheurs artisans bénéficieront de la mise en œuvre d’une réelle protection des AMP, en quelques années seulement : les biomasses de poissons dans les zones sous protection stricte sont en moyenne jusqu’à 670% supérieure à celle des aires non protégées et 343% supérieure à celle des aires partiellement protégées adjacentes.
C’est une demande soutenue par la population, par des milliers de citoyens en France et en Europe, bénéfique pour notre avenir et la pêche artisanale. Ainsi, un sondage IPSOS a révélé que 54% des Européens pensaient que les méthodes de pêche tractées sur les fonds marins comme le chalutage étaient déjà interdites dans les aires marines protégées, tandis que 78% des Français demandent de vraies aires marines protégées, conformément aux normes internationales de l’UICN.
Choisir la protection véritable des écosystèmes est une nécessité, attendue et demandée qui aurait des répercussions mondiales sur la santé de l’océan, de la biodiversité, du climat et de la pêche artisanale.
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